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le modèle de la "dictature par les urnes"

Mobiliser la démocratie

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Le président américain Joe Biden a placé sous le signe de l’alliance des démocraties la tournée européenne qui doit le conduire du Royaume-Uni pour le G7 à Bruxelles pour un sommet de l’OTAN puis à la rencontre des dirigeants de l’Union européenne.

le modèle de la "dictature par les urnes"
le modèle de la "dictature par les urnes" Crédits : M. Svetlov - Getty

Dans une tribune du Washington Post, le 6 juin, après avoir employé à 14 reprises les mots  "démocratie" ou "démocratique", il affirmait : "C’est la question décisive de notre temps. Les démocraties peuvent-elles se réunir pour obtenir de véritables résultats pour nos peuples, dans un monde en changement rapide ?" Le programme est engageant, il est aussi impérieux : après la vague de démocratisations qui a suivi la chute de l’URSS, en Europe mais aussi en Amérique latine ou en Asie, la tendance s’est inversée. En 2011, 60% de ces pays avaient opté pour la démocratie - soit une centaine. En 2020, "les régimes autoritaires abritent 68% de la population mondiale dans 87 pays". C’est ce que souligne Laurent Jeanpierre dans la dernière livraison de la revue Critique, consacrée à la question : Démocraties, la peau de chagrin

Aux récits enchantés des transitions démocratiques succède, comme en réaction, la réalité sévère des transitions autoritaires.

En comparant plusieurs pays où la démocratie s’est transformée en « dictature par les urnes », deux politistes américains, Steven Levitsky et Daniel Ziblatt (La Mort des démocraties, Calmann-Lévy 2019) ont dégagé les grandes étapes de cette involution. Après avoir respecté un certain formalisme démocratique, les futurs autocrates commencent à s’en prendre aux "arbitres de la vie publique", en nommant des proches aux postes-clefs du système judiciaire, de la police ou de l’administration fiscale. Ce qui leur permet dans un deuxième temps de marginaliser ou réduire au silence leurs opposants dans les médias, le monde des affaires ou les partis politiques, à coup de chantages, contrôles fiscaux ou accusations de corruption. Et c’est alors qu’intervient l’étape décisive : la transformation des règles du jeu. Nouvelle loi électorale, dissolution du parlement, révision constitutionnelle... les situations de crise, notamment géopolitiques ou les conflits armés, contre un ennemi réel ou fictif, sont de nature à accélérer le processus en justifiant l’extension des pouvoirs et en agitant le nationalisme. On a là, dans ses grandes lignes, le schéma emprunté par Poutine, Erdogan ou Orban... Comment l’enrayer ? Au départ, les aspirants dictateurs sont souvent des politiciens marginaux, ils sont parvenus au pouvoir grâce au soutien de figures politiques traditionnelles et puissantes, par opportunisme ou démagogie. D’où le rôle éminent des partis politiques dans l’affaire.

Lorsque des dirigeants ou des militants d’une famille politique ont une plus grande affinité avec les fractions les plus extrémistes de leur camp qu’avec leurs opposants, on tient un indice assez sûr de la propension d’un système démocratique à se laisser bouleverser.

Là c’est l’exemple de Donald Trump et du Parti Républicain qui est éclairant. Steven Levitsky et Daniel Ziblatt invoquent une indispensable "discipline démocratique", quitte à sacrifier une victoire "obtenue avec le soutien de forces extrémistes". Comme en Belgique, en 1936, où le très conservateur parti catholique s’était allié à des socialistes et des libéraux pour écarter le fascisant Léon Degrelle, ou encore en Autriche, lorsqu’en 2016 le parti conservateur a soutenu les écologistes pour faire pièce à la candidature présidentielle de l’extrême-droite. Si la culture du bien public n’est jamais garantie en politique, les deux chercheurs en appellent à "la tolérance mutuelle entre partis", l’adversaire ne devant jamais être un ennemi. Et de rappeler les appels au meurtre du candidat Obama par Sarah Palin, colistière du candidat républicain John McCain pendant la campagne de 2008. Laurent Jeanpierre, qui rend compte en détail de leur ouvrage dans ce N° de la revue Critique, évoque Raymond Aron qui, dans Démocratie et totalitarisme, estimait que l’une des causes de la corruption des "régimes constitutionnels-pluralistes" réside dans "l’esprit partisan" qui "finit par effacer la conscience du bien commun". Aujourd’hui, du côté des électeurs, on peut ajouter le sentiment de déclassement et "les inégalités exacerbées par les politiques néolibérales". Laurent Jeanpierre souligne que la vague autoritaire rencontre "une autre vague, participative ou délibérative, et qui progresse, elle aussi, sur plusieurs continents et dans plusieurs régimes". C’est là sans doute le meilleur remède au déclin du sentiment démocratique.

Par Jacques Munier

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