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Mourir de rire, rire de mourir

4 min
À retrouver dans l'émission

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rire Crédits : Tony Gentile - Reuters

De même qu’il ne faut pas mourir idiot, il vaut mieux ne pas rire bêtement : la recette dans les pages idées de Libération

Entre rire et jouir demain le quotidien dispense ses « bulles d’air » au terme d’une année irrespirable. Aujourd’hui en effet c’est à l’assouplissement des zygomatiques que s’emploient comiques et philosophes dans ses colonnes pour faire écho à l’injonction de Zarathoustra : « danser sur les tristesses comme sur les prairies ». Je rappelle que pour Boris Cyrulnik l’humour et le rire sont à la fois un mécanisme de défense, une manière de mettre le malheur à distance et, dans l’après coup, un adjuvant décisif dans la reconstruction post-traumatique : « le souvenir résilient ne consiste pas à faire revenir la souffrance passée, mais au contraire à la transformer, à en faire quelque chose, un roman, un essai, un engagement » dit-il, un éclat de rire aussi. Mais Frédéric Schiffter tient à distinguer rire et rigolade, son modèle étant le dandysme cynique et l’ironie mordante de Chamfort, dont Madame du Deffand, qui ne savait se passer de lui dans son salon disait : « Il est aux petits soins pour déplaire ». « C’est la plaisanterie qui doit faire justice de tous les travers des hommes et de la société – affirmait le dernier des moralistes Grand siècle – C’est elle qui atteste notre supériorité sur les choses et sur les personnes dont nous nous moquons » dans « une sorte de duel où il n’y a pas de sang versé, et qui rend les hommes plus mesurés et plus polis »… L’humour, que Victor Hugo estimait « chose anglaise » et qui n’est entrée dans le dictionnaire de l’Académie qu’en 1932 a été en Europe le nom d’un rire « civilisé », entre liberté d’esprit et compassion souriante. Shaftesbury le préconisait pour se protéger du fanatisme, comme une forme éthique distanciée, et ironique à l’égard de soi-même, car « les hommes sont prêts à mettre à l’épreuve du ridicule toute sorte d’opinions exceptées les leurs ». Pour lui, l’humour était synonyme de bonne humeur, ce qui nous réconcilie avec l’acception anglo-saxonne du terme, nous qui avons pour référence moderne le ricanement voltairien, qui n’efface pas pour autant le grand rire de Rabelais. Du mot d’esprit au rire sardonique et railleur la frontière est ténue. Pourtant le sarcasme est plus proche de la haine que de la joie, comme l’indique son étymologie grecque qui renvoie à la morsure. Ce rire-là s’exprime le plus souvent pour produire de l’exclusion. « Le sarcasme est le bourreau toujours prêt au milieu de la foule » disait le philosophe Theodor Adorno et comme l’a montré Spinoza il provient en général d’un sentiment d’envie.

L’autre grande forme d’humour, c’est évidemment l’humour juif, champion de l’autodérision

Au point que certaine blagues célèbres seraient en fait des plaisanteries antisémites retournées. Juste pour le plaisir je vous en raconte une qui exprime bien cette ambivalente liberté de l’humour. Dans Allemagne des années 30, un Juif rencontre dans un café un ami qui lit le journal antisémite Der Stürmer . « Mais comment, tu lis cette horreur ? Bien sûr ! – répond l’autre – En ce moment la presse juive, est déprimante : que des mauvaises nouvelles, des persécutions, de l’antisémitisme partout… Alors que dans ce journal, on peut lire que nous sommes les maîtres du monde et que nous contrôlons tout, c’est quand même plus réconfortant ! » « Il vaut mieux rire d’Auschwitz avec un juif que de jouer au Scrabble avec Klaus Barbie » disait Pierre Desproges qui, à propos de son cancer, savait aussi manier l’autodérision : « Noël au scanner, Pâques au cimetière ». « Nous sommes tous dans le caniveau – notait Oscar Wilde – mais certains d’entre nous regardent les étoiles ».

Un autre champion de la joie de vivre, de l’humour et de l’autodérision, c’est le Kafka que révèle la biographie fouillée de Reiner Stach, à contre courant des clichés souffreteux de l’inadapté social et introverti

Le mensuel Books en publie les bonnes pages en traduction, ainsi que l’article de Volker Hage paru dans le Spiegel. L’écrivain qui a le mieux compris les ressorts énigmatiques du pouvoir dans une langue inédite qui les reflète au mieux, celui qui a anticipé la société de surveillance était un bon vivant, il aimait le champagne et les belles pépées, l’amitié et l’amour comme en témoigne son abondante correspondance. Philip Roth célèbre l’ironie prophétique de Kafka, lequel savait pratiquer l’autodérision. En 1913 il se désespère d’avoir si peu avancé dans son roman, « et ce peu avec des facultés qui pourraient éventuellement suffire pour couper du bois »…

Jacques Munier

Vient de paraître

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Judith Stora-Sandor : L'humour juif

Les secrets de fabrication enfin révélés

Folio entre guillemets (n° 9), Gallimard

Les Juifs ont inventé la foi en un Dieu unique. Un peu plus tard (on compte en millénaires), ils ont fait don à l'humanité et aux maisons d'édition du premier best-seller : la Bible. Ce sont des faits que personne ne conteste. Mais ce qui est moins bien connu, c'est que les Juifs ont appris du Talmud, exégèse des cinq livres de Moïse, l'art de couper les cheveux en quatre. La déduction logique est qu'un cheveu ainsi divisé reste quand même un cheveu, mais que chaque nouveau cheveu contient une partie du cheveu que représentait le cheveu original. Raisonner, spéculer, ratiociner : cet héritage des Docteurs de la Loi, des rédacteurs du Talmud, est passé sans encombre dans le cerveau des Juifs qui, pendant des siècles, se sont attelés à étudier ces exercices intellectuels dès l'âge de quatre ans. Et on se demande pourquoi il n'existe pas dans les Tables de la Loi le principe selon lequel il est impératif de trouver quelque chose de drôle même dans les situations les plus tragiques... Présentation de l’éditeur

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