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Le hasard et la nécessité

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L’économiste Philippe Aghion estime que la pandémie « amplifie la destruction créatrice », un concept forgé par Joseph Schumpeter pour illustrer la capacité d’innovation en temps de crise.

C’est dans Les Échos, en pages idées & débats. Le professeur au Collège de France évoque les facteurs pouvant « dynamiser autant la croissance que notre modèle social ». Les nouveaux modes de travail - comme le télétravail - devraient développer les intelligences dans l’entreprise ainsi que la cogestion, un modèle de gouvernance moins vertical ayant plus de chances de s’adapter aux crises.

La destruction créatrice affecte non seulement les emplois et les produits, mais également l’organisation interne de l’entreprise, qui, elle aussi se réinvente continuellement.

Toutes proportions gardées, on pense à l’enquête de l’anthropologue Anna Tsing sur le matsutaké, ce champignon qui pousse dans les interstices des lieux dévastés par l’homme. Publiée à La Découverte sous le titre Le Champignon de la fin du monde, elle étudiait « la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme » en suivant les rhizomes de ce champignon dont raffolent les Japonais, qui ne pousse que sur les paysages abîmés par l’activité́ humaine et dans les forêts déboisées. Aujourd’hui sort chez le même éditeur un ouvrage antérieur : Friction. Délires et faux semblants de la globalité, que Sonya Faure nous fait découvrir dans Libération. Cette fois, nous sommes en Indonésie années 90, au moment de la destruction des forêts tropicales pour la coupe du bois et le commerce de l’huile de palme, sous le règne des multinationales et des élites corrompues du général Suharto. « Triomphe de la mondialisation, mirage du modèle indonésien,­ spéculation et crise boursière, drame écolo­gique... » 

Relire Friction à l’heure du coronavirus est une expérience vertigineuse, résumant simultanément l’époque et sa déroute, le monde renversé et l’inattendu qui fait irruption dans nos vies. Là où [la globalité] ne malmenait jusqu’à présent que les périphéries de la modernité, elle surgit à présent au cœur de nos quotidiens. (Nastassja Martin dans sa préface)

C’est ce que l’anthropologue appelle la « troisième nature », celle qui survit dans les espaces abandonnés par le passage du capitalisme ou dans ses marges. « Elle rend justice à ce qui est maladroit, mal ajusté, analyse la philosophe Isabelle Stengers. » Ce monde précaire est « sans téléologie », contrairement au mythe du progrès et de la modernité. Mais il ménage dans ses recoins des marges de salut. Et surtout, il nous réconcilie avec le vivant.

Un monde sans téléologie

« Les histoires humaines et non humaines n’ont en réalité jamais été séparées - ajoute Anna Tsing. Même une science comme la biologie commence aujourd’hui à explorer ces liens. Alors que jusqu’au XXe siècle, la génétique s’appuyait sur l’idée que toute espèce était une unité autonome, la biologie écologique du développement explore désormais les interactions. Chaque espèce n’est plus perçue comme une réplication du même. Sciences naturelles et sciences humaines doivent aujourd’hui davantage se croiser pour créer de nouveaux récits. »

L’anthropologue Evelyne Heyer publie L’Odyssée des gènes chez Flammarion, elle évoque dans les pages idées de L’Obs la connaissance renouvelée du passé de notre espèce par la génomique.

Depuis l’apparition des premiers organismes unicellulaires, voilà 3,5 milliards d’années, l’ADN constitue la mémoire universelle du vivant, commune à tous les êtres. Les nucléotides, ces petites molécules qu’on désigne par l’initiale de leur nom, en sont l’alphabet.

Et par exemple pour dater le moment où notre lignée s’est séparée de celle des chimpanzés, on a comparé leurs séquences ADN et déterminé que « l’espèce humaine s’est détachée des autres grands singes il y a seulement 7 ou 8 millions d’années », tranchant ainsi un long débat. Evelyne Heyer insiste sur le caractère aléatoire de cette évolution : « s’il s’agit de mutations délétères, elles disparaissent ; si, au contraire, elles sont avantageuses, elles se répandent au fil des générations ; mais la plupart sont simplement neutres, n’offrant pas d’intérêt particulier ». Concernant notre espèce, elle dit la stupéfaction des chercheurs « de découvrir le faible nombre de gènes associés à des mutations avantageuses parmi ceux qui nous distinguent de nos plus proches cousins, chimpanzés et bonobos ».

Cela montre que Sapiens n’est pas, comme nous aimions à le croire, le produit d’une cascade d’innovations adaptatives, une sorte de champion de l’évolution. Bien plus modestement, c’est un être issu du hasard.

Par Jacques Munier

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