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Nouvelle donne en Syrie?

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À retrouver dans l'émission

Retour sur les conséquences géopolitiques des frappes américaines en Syrie

« Le raid anti-Assad de Trump révèle moins un changement de politique que, au niveau tactique, une absence de contrepoids au Pentagone dans le processus de décision et, au niveau stratégique, une coordination de plus en plus affichée avec Israël », estime Jean-Pierre Filiu dans son blog du site Le Monde.fr. « Il est fort possible qu’Israël aurait été contraint de riposter militairement au défi de Khan Cheikhoun, si les Etats-Unis n’étaient pas eux-mêmes intervenus », ajoute le spécialiste du Moyen-Orient à Sciences Po, car la violation flagrante de l’accord Kerry-Lavrov devant conduire au désarmement chimique du régime Assad a immédiatement mobilisé les autorités israéliennes. Gilles Paris précise dans le quotidien que « La décision de Donald Trump de frapper le régime syrien traduit un changement des rapports de force au sein de son administration » et « consacre la défaite de la ligne nationaliste de Stephen Bannon, proche conseiller du président, et l'influence croissante de son gendre, Jared Kushner ». Dans Les Echos, Benjamin Quénelle évoque les conséquences de cette évolution de l’administration américaine sur les relations avec la Russie. « Vladimir Poutine, qui comptait sur un soutien de Donald Trump pour obtenir la levée des sanctions occidentales contre son pays après la crise ukrainienne, devra patienter. » Konstantin Kossatchev, président de la commission des Affaires étrangères de la Chambre haute du Parlement russe a déclaré – je cite : « Les missiles russes frappent les terroristes, et les missiles américains frappent les troupes gouvernementales qui mènent la guerre contre les terroristes ». Mais on n’a pas beaucoup vu les soukhoï s’engager contre Daech, alors qu’ils bombardaient sans relâche la population civile d’Alep, jusque dans les hôpitaux.

Dans ce contexte, des voix s’élèvent pour en appeler à une Europe de la défense

D’autant que le président américain a réaffirmé que ses alliés de l’Otan devaient accroître leur contribution financière à l’effort de défense en consacrant au moins 2% de leur PIB à leurs dépenses militaires. Seuls trois pays européens le font aujourd’hui : la Grèce, l’Estonie et la Pologne. La France alloue 1,78% de son PIB à la défense et l’Allemagne 1,19%. Comme le rappelle Léna Mauger dans la revue XXI à paraître le 12 avril, l’injonction n’est pas nouvelle : « les Etats-Unis reprochent depuis la fin de la Guerre froide à leurs partenaires européens de ne pas contribuer suffisamment au coût des opérations militaires. » Le débat sur l’Europe de la défense est donc relancé, face aux menaces russes et à la montée du terrorisme. La Commission européenne vient d’adopter un plan d’action « qui prévoit la création d’un état-major européen à Bruxelles, d’un fonds européen, notamment pour les programmes d’armement, ou encore la mise en commun de ressources militaires ». Dans la dernière livraison de la revue Le débat Tony Corn évoque la décision allemande de porter à terme à 60 milliards d’euros son budget de la défense, soit 2% du PIB. Avec son budget de 32 milliards, « la France fera plus que jamais figure de junior partner – écrit-il. Pour espérer faire jeu égal son budget de la défense devra donc retrouver son niveau de 1989 (4% du PIB). A défaut, l’Allemagne aura beau jeu de revendiquer le leadership européen dans le dernier domaine qui lui échappe encore. » Tony Corn a travaillé pour le Département d’État américain de 1987 à 2008. Il plaide vigoureusement pour « un nouveau concert atlantique », une version renouvelée de la « pentarchie », ce directoire de grandes puissances destiné à « assurer un minimum de gouvernance au niveau régional ou global ». Tout au long du XIXème siècle, cinq pays – le Royaume-Uni, la France, l’Autriche, la Russie et l’Allemagne – se sont concertés pour assurer une relative « paix de cent ans ». Pendant la guerre froide, ce type de gouvernement transnational pour les questions stratégiques s’est reconstitué « sous une forme semi-secrète », et il sera à l’origine du G7, pour les questions économiques. Recréé lors de la crise des Balkans en 1996, il revient aujourd’hui à l’ordre du jour face à deux nouvelles crises dans le proche voisinage de l’Europe : l’Ukraine et la Syrie. Tony Corn estime que l’Europe à 27 ne peut que voir se diluer son pouvoir de décision comme son autorité sur la scène internationale, surtout après le Brexit et que, sans ce directoire, elle « est moins un véritable acteur qu’un simple théâtre ». Il dénonce « l’introversion européenne » et souligne la nécessité d’un tel directoire en matière de stratégie globale, par-delà les institutions européennes de manière également à maintenir arrimé « ce bateau ivre qu’est devenu Britannia ». Et à contrer l’hégémonie allemande, ainsi que « la tendance naturelle de l’UE » à « devenir une sorte de Reich bismarckien dans lequel l’Allemagne jouera le rôle de la Prusse, la France réduite au rang de grosse Bavière maritime ». À l’heure de la territorialisation des océans et de la maritimisation de l’économie, il faut repenser notre pays « non comme un hexagone d’un demi-million de kms carrés, mais comme un archipel de onze millions de kms carrés ».

Par Jacques Munier

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