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Montmartre

Paris est une bibliothèque

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Pas seulement pour ce que Walter Benjamin appelait à propos des bouquinistes « le lierre savant » des quais de la Seine.

Montmartre
Montmartre Crédits : Vincent Isore - Maxppp

Quand Louise Michel s’adresse aux citoyennes de Paris, elle sait qu’elle vise un public plus émancipé que la moyenne

Et formé dans les luttes où les femmes n’étaient pas en arrière de la main, ou du poing. Depuis la Révolution et tout au long du XIXe siècle, la ville est à l’avant-garde des mouvements révolutionnaires, qui ont écrit à cette époque une grande part de sa légende. Mais la capitale est aussi formée de multiples « villages », que l’exode rural a peuplé de toute la diversité des régions de France. Dans ses Pays parisiens, Daniel Halévy donne voix au sentiment des provinciaux : « votre ville est à tous ; on l’habite dix ans, on est Parisien ; c’est un carrefour, un passage, l’amusement de l’univers. Un pays, c’est tout autre chose. » Et pourtant cette identité plurielle, mouvante, s’est décantée en esprit, frondeur et conservateur à la fois, et en littérature. Paris est une bibliothèque, pas seulement par ce que Walter Benjamin appelait à propos des bouquinistes « le lierre savant » des quais de la Seine. Mais pour ce qu’il désignait aussi comme la « littérature panoramique » où se mêlent le feuilleton, le vaudeville et le mélo, la chronique ou la satire, et surtout le genre initié par les Tableaux de Paris de Louis-Sébastien Mercier, celui des Cris de Paris, la sociologie spontanée de tous les petits métiers qui pourvoient aux besoins d’une population elle aussi observée à la loupe dans ses différents « types ». C’est ce que montre Sylvie Sagnes dans la dernière livraison de la revue Ethnologie française, en rappelant que Van Gennep lui-même avait étudié « le pays de Montmartre » comme un territoire, avec son folklore et ses rites. Le village, ses artistes et ses vendanges est également l’objet d’une enquête détaillée d’Anne Monjaret et de Michela Niccolai sur la butte.

Pour ce qui concerne la littérature, le modèle éprouvé du « narrateur-piéton » reste Le Paysan de Paris, de Louis Aragon

La flânerie, genre parisien par excellence, a toujours inspiré des parcours biographiques et littéraires. Dernier en date : Revoir Paris, de Claude Eveno (Christian Bourgois), qui avait jadis publié un album plein de photos, sous le titre Paris perdu, et sur le principe avant-après : quartiers, places, édifices, artères et ruelles saisies par l’image, avant que « de Peï à Tschumi, Buren ou Perrault l’apposition sur la ville des griffes de la haute couture architecturale » n’aie mis la critique en état d’hypnose et le Parisien en mal de reconnaissance « psychogéographique ». Le vieux Paris n'est plus (la forme d'une ville change plus vite, hélas ! que le cœur d'un mortel) déplorait Baudelaire dans un poème dédié à Victor Hugo : Le cygne. Claude Eveno a revu les lieux en quinze longs trajets, une invitation à le suivre. À commencer par Montmartre, où l’expiation de la Commune « voulue par les autorités politiques de la Troisième République s’est traduite par le chantier de la très grosse pâtisserie romano-byzantine du Sacré-Cœur ». Mais « en transformant la colline en parvis d’usine religieuse, on n’a pourtant jamais pu effacer la mémoire du lieu, ni surtout empêcher la joie sensuelle et profane devant la plus ancienne vue de la capitale ». Les fameux passages, dont Walter Benjamin a fait l’emblème de son histoire sociale et culturelle de la capitale, sont des portes ouvertes « sur un autre monde, caché dans celui-ci et s’ouvrant seulement par instants, pour ceux qui savaient s’y tenir en attente, aux aguets de l’imprévu. L’attente toujours infructueuse, enchantait la banalité du visible. » Les gares sont aussi des passages dans la ville, surtout quand elles sont désertes, ce qui n’arrive plus très souvent. Et le tourisme de masse a dénaturé les ruelles du quartier latin en « boyaux de restauration médiocre et de marchandises sans intérêt, vouées à conclure par de piètres souvenirs les voyages archivés toutes les cinq minutes par des selfies ».

Le mensuel des curieux de Paris, Soixante-quinze, se projette dans le futur pour préfigurer, des Batignolles à la Porte de Versailles ou la gare d’Austerlitz, ce que deviendront ces quartiers en 2020

Des tours duo, des triangles translucides, de nouveaux horizons « que les Parisiens devront s’approprier ». Nul doute que pour l’urbanisme ce sera plus difficile qu’aux abords de la Seine autour de l’Hôtel de Sens, où l’on peut encore avoir le sentiment de parcourir un bout de Moyen Âge, « comme si l’architecture du XVe siècle avait conservé une aura capable d’englober l’inédit à son entour pour en faire une façon d’écrin non daté, non datable ». Une autre mutation se profile à l’horizon, dans le monde ambivalent de « l’économie collaborative » : la plate-forme communautaire Airbnb modifie « les équilibres économiques qui déterminent l’acte d’habiter mais aussi la forme même des espaces domestiques », contraints à l’uniformisation pour se conformer au service. C’est ce que montre la revue d’urbanisme et d’architecture Criticat : Airbnb, plus jamais chez soi. 83% des hôtes mettent en location leur résidence principale pour en payer le loyer ou le crédit, quitte à coucher dans le salon ou chez des amis le temps de l’occupation.

Par Jacques Munier

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