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Altamira, Etat de Parà, Brésil

Peuples sauvages

5 min
À retrouver dans l'émission

Les peuples traditionnels ont beaucoup à nous apprendre en matière de rapport à la nature.

Altamira, Etat de Parà, Brésil
Altamira, Etat de Parà, Brésil Crédits : LEBOUCHER-ANA - AFP

Et ce sont les ethnologues qui nous transmettent le plus souvent leurs leçons. Cécile Daumas a rencontré pour Libération Nastassja Martin, partie étudier les Gwich’in, les derniers en Alaska à avoir été touchés par l’Occident. Quand elle arrive à Fort Yukon, à treize kilomètres du cercle arctique, la jeune chercheuse, en thèse avec Philippe Descola, observe avec consternation « un village en ruines, des habitants déprimés aux frontières d’une nature certes sublime mais ceinturée de parcs nationaux survolés par les coucous emplis de touristes à la recherche du caribou perdu ». Et – dit-elle « une nature presque parquée, comme un zoo à ciel ouvert. Avant ces hommes vivaient en relation avec la nature, ils étaient désormais rejetés hors de leur territoire » ; pris en étau entre l’exploitation du pétrole abondant dans la région, et la comédie moderne des parcs nationaux qui au prétexte de « préserver la nature aboutissent à une intrusion insupportable dans les modes de vie traditionnels ». L’anthropologue dira cette déception dans un livre paru l’an dernier à La Découverte sous le titre Les âmes sauvages. Où elle s’attache à montrer comment un peuple peut développer dans ces circonstances une « force subversive », une manière de « faire monde » radicalement différente. C’est que Nastassja Martin, au-delà d’une ethnographie descriptive, « mène une anthropologie réflexive, qui interroge le lien entre l’environnement, les hommes, les systèmes politiques, et la relation qu’elle-même entretient avec son terrain ». Un terrain qui la conduit au Kamtchatka russe pour « voir comment les peuples chasseurs de cette région ont fait face à un autre effondrement, cette fois idéologique, celui de l’Union Soviétique ». Là, c’est aussi le monde des vivants non-humains qu’elle rencontre : « sur un plateau aride cerné de glaciers, elle se retrouve nez à nez avec un ours ». Elle a raconté dans la revue Terrain cette terrible confrontation qui a failli lui coûter la vie. « Il me montre les dents, il a peur sûrement, moi aussi j’ai peur, mais je ne peux pas fuir, je l’imite, je lui montre les dents. Tout va très vite ensuite. Nous entrons en collision il me fait basculer j’ai les mains dans ses poils il me mord le visage puis la tête je sens mes os qui craquent je me dis je meurs mais je ne meurs pas ». Pleinement consciente elle saisit son piolet et le frappe sans savoir où car les yeux fermés elle n’est « plus que sensation », et s’aperçoit qu’elle l’a mis en fuite en boitant. Sur son arme « de fortune » elle voit du sang et reste là, « hallucinée et sanguinolente ».

La revue Terrain, dont la dernière livraison porte sur un thème différemment explosif : Jouir

« Dans les pages de Tristes Tropiques consacrées aux Nambikwara –relèvent Agnès Giard, Emmanuel Grimaud et Anne-Christine Taylor – Lévi-Strauss évoque le trouble que lui inspirait le contraste entre l’érotisme, puissant mais diffus, caractéristique du comportement de ces Indiens, et le peu d’importance qu’ils semblaient accorder à la sexualité génitale », le plaisir recherché paraissant « moins d’ordre physique que ludique et sentimental ». Et l’anthropologue d’ajouter qu’« au cours des jeux amoureux auxquels les couples se livrent si volontiers et si publiquement, et qui sont souvent audacieux, je n’ai jamais noté un début d’érection ». Jouir ailleurs et autrement révèle aussi une manière différente d’être au monde et entre soi. À travers les jeux subtils de l’audace et de la pudeur, Philippe Erikson a observé toutes les nuances de l’attachement érotique chez les Indiens d’Amazonie, en particulier chez les Matis, où « comme dans bien d’autres sociétés amazoniennes, les relations entre cousins croisés de sexe opposé ont une très forte visibilité et dégagent une sensualité considérable ». Mais des relations affinitaires entre cousins croisés du même sexe peuvent avoir la même charge érotique, en plus de la promesse tangible de l’échange des sœurs : « Faute de conjointe potentielle disponible, les jeunes gens ont parfois du mal à se marier, du moins durant leur adolescence – écrit encore Lévi-Strauss. Le problème qui s’ensuit est réglé, dans la société Nambikwara, par des relations homosexuelles, qui reçoivent le nom plutôt poétique de pseudo amour. De telles relations passent surtout pour puériles et personne ne leur prête beaucoup d’attention » ajoute l’anthropologue, qui n’a « pas réussi à savoir si les partenaires allaient ou non jusqu’à la pleine satisfaction sexuelle, ou s’ils se limitaient simplement aux effusions sentimentales et comportements érotiques généralement cantonnés aux relations entre époux. » Cependant, « Une observation plus scrupuleuse permet de s’apercevoir qu’une telle liberté de ton et de mœurs n’est aucunement incompatible avec une grande emphase sur la pudeur et une idéologie qui met fortement l’accent sur les notions de contrôle de soi et d’abstinence sous toutes ses formes : alimentaire, comportementale ou encore sexuelle » précise Philippe Erikson, qui ajoute que c’est encore plus vrai « pour celles et ceux qui ont de fréquentes interactions avec les esprits. La vie sexuelle des chamanes amazoniens est ainsi tout à la fois régie par une série d’interdits stricts et compensée par des échappatoires oniriques. »

Par Jacques Munier

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