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Martha C. Nussbaum

Philosophie de la crise

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La philosophe américaine Martha C. Nussbaum, qui a étudié le rôle des sentiments dans le débat politique, revient sur l’expression de la colère dans l’invasion du Capitole par des partisans de Donald Trump.

Martha C. Nussbaum
Martha C. Nussbaum Crédits : Getty

C’est dans Le Monde, en pages idées. L’auteure des Émotions démocratiques (Climats) avoue d’abord, étrangement, « une forme de soulagement », qu’elle explique ainsi : « toute personne qui aime son pays peut voir qui est ce président et le peu d’affection qu’il porte à l’Amérique ». Comme une épreuve de vérité... Qui touche également les soutiens politiques affichés du président : en particulier les sénateurs du Texas et du Missouri, Ted Cruz et Josh Hawley. « Ils sont désormais marqués de la lettre écarlate « S » pour sédition, comme l’écrivait un chroniqueur. » Quant au sentiment de colère manifesté par les assaillants du Capitole, Martha Nussbaum souligne que l’une de ses composantes essentielle est « la future rétribution qu’elle imposera au responsable ». Or, « la vengeance est une idée confuse, car nous ne pouvons rien changer au passé : tuer un meurtrier ne ramènera pas sa victime ». Cette colère-là est à elle-même sa propre fin, contrairement à celle que la philosophe appelle une « colère transitoire », qui « elle est tournée vers l’avenir afin que ce qui nous indigne ne se produise plus ».

Martin Luther King opérait également cette distinction. Il rejetait la colère cherchant rétribution. Il demandait aux gens qui souhaitaient rejoindre son mouvement de « purifier » leur colère.

Celle qui a beaucoup étudié la pensée grecque et romaine rappelle que « pour les Grecs, la colère n’était pas un signe de virilité, mais d’immaturité ». Même si les premiers mots de l’Iliade évoquent la colère d’Achille, dans son Orestie Eschyle « montre que la démocratie demande non seulement que l’on contienne les Furies, déesses de la vengeance, par des moyens légaux, mais aussi qu’on parvienne à les changer radicalement, de manière à ce qu’elles deviennent bienveillantes dans un « esprit d’amour commun ».

Un tel sentiment peut-il constituer une ressource en période d’incertitude ? Philosophie magazine consacre un dossier à nos temps incertains. Adaptation, improvisation, résilience sont davantage mis en avant, même si l’expression de la solidarité a pu se développer pendant la crise sanitaire. Pour Frédéric Worms, l’improvisation peut aussi renvoyer à « l’impréparation ». L’auteur de Sidération et résistance (Desclée De Brouwer) estime plutôt qu’il nous faut retrouver des cadres temporels « afin d’inscrire cet événement historique dans une durée, car il n’a pas fini de se déployer ».

Il faut reprendre la main sur le temps et se doter de repères, individuellement et démocratiquement.

Miguel Benasayag dit sa méfiance à l’égard de la notion de résilience, « qui occulterait toute perte liée à la crise », comme de l’invitation à s’adapter, car l’adaptation est du côté du « pâtir », de la diminution du pouvoir d’agir.

La dernière livraison des Carnets de science, la revue du CNRS, publie un dossier sur la société du risque. « Épidémies, changement climatique, catastrophes industrielles, attentats... Notre époque semble marquée du sceau de l’incertitude, de la menace et de la peur. » Face à cela, les sciences humaines et sociales sont engagées pour tirer les leçons des événements et en déduire les moyens de mieux les anticiper. Philippe Testard-Vaillant revient notamment sur l’incendie de l’usine Lubrizol à Rouen et sur le travail de modélisation conduit par le laboratoire Identité et différenciation de l’espace, de l’environnement et des sociétés (Idées), qui a réalisé un portrait de la population pendant la crise pour « évaluer la diversité des comportements par rapport à la consigne de confinement, ce qui devrait contribuer à améliorer les informations transmises durant les accidents de ce type », de manière aussi à affiner les modèles d’évacuation des populations. Une « culture du risque » se développe ainsi, incitant à documenter au plus près les réactions individuelles et collectives, au lieu de les oublier, voire de les effacer « des retours d’expérience et des rapports officiels » jusqu’à la crise suivante. Magali Reghezza-Zitt, chercheuse en géographie physique, souligne la vulnérabilité des pays industrialisés.

L’occupation des zones à risques, la concentration des personnes et des biens dans les villes, l’impréparation des populations et, surtout, la dépendance à des réseaux (énergie, transports, télécommunications...) dont l’interruption a des conséquences en chaîne, expliquent le coût grandissant des catastrophes dans les pays les plus riches.

Retenir les leçons des événements pour mieux les anticiper : dans l’enquête de sociologie des organisations menée par Henri Bergeron, Olivier Borraz, Patrick Castel et François Dedieu, publiée aux Presses de Sciences Po sous le titre Covid-19, une crise organisationnelle, les auteurs ont observé un réflexe nouveau chez les praticiens : archiver leurs documents, leurs courriels, pour renseigner la manière dont elle sera regardée plus tard. 

Par Jacques Munier

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