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Jean-Luc Godard, 1960

Philosophie et cinéma

5 min
À retrouver dans l'émission

Une rencontre à Monaco est l’occasion de renouveler la question ouverte par Gilles Deleuze

Jean-Luc Godard, 1960
Jean-Luc Godard, 1960 Crédits : KEYSTONE Pictures USA - Maxppp

Luc Dardenne et Peter Szendi s’y emploient dans les pages idées de Libération, en prélude à ces rencontres qui débutent demain sur le Rocher. Le philosophe explore dans un clin d’œil le signe minuscule du battement palpébral – celui des paupières, palpebra en latin – qu’il promeut à la dignité d’allégorie du découpage opéré par le regard cinématographique dans le réel. « Le cinéma, c’est vingt-quatre fois la vérité par seconde » disait Godard. Dans cette pulsation, le battement de la paupière introduirait une sorte de rythme, car nous ne clignons pas des yeux simplement pour en humidifier la surface, mais les cillements traduiraient un langage muet, en forme de ponctuation –points et virgules, points-virgules, points d’exclamation ou de suspension – qui s’échelonnent selon une gamme qui va de l’assentiment ou l’étonnement à la fureur : « vous avez certainement déjà vu quelqu’un pris d’une telle colère qu’il ne clignait pas du tout des yeux », note Walter Murch, le monteur et le mixeur de Francis Ford Coppola, dans un livre justement intitulé En un clin d’œil. Peter Szendi, auteur lui-même d’un ouvrage consacré à la ponctuation, le cite pour illustrer ce fait que « le visible – comme l’audible ou le lisible – doit être ponctué : « Nous clignons des yeux pour séparer » car « il nous est nécessaire de donner un aspect discontinu à la réalité visuelle, sans quoi la réalité perçue ressemblerait à un flux constant et incompréhensible de lettres sans séparation de mots ni ponctuation. » Et ce que Murch identifie dans les battements de paupière, « ce sont les points de montage du réel ». Conclusion du philosophe : « il ne s’agit pas tant de savoir si le cinéma mont(r)e le réel tel qu’il est ; c’est plutôt notre regard qui, avant même la distinction entre fiction et réalité, est déjà cinématographique ». Le cadrage, qui ramène l’exubérante diversité du visible à un « pan de réalité », le montage qui recrée le rythme du temps tout en ménageant des ellipses fonctionnant à la fois comme « principe d’accélération » et fissure où peut se glisser notre imagination ; hors-champ, panoramique, flash-back, contre-plongée, profondeur de champ qui sont entrés dans notre langage courant et se réfèrent à des états de la perception qui sont devenus évidents pour tous… Et si l’invention du cinématographe n’était finalement qu’une version antérieure, archaïque, de ce qu’on appelle aujourd’hui la « réalité augmentée » ?

On peut, sans lâcher la proie pour l’ombre, poursuivre la lecture de Peter Szendi dans la dernière livraison de la revue Critique

Qui propose un dossier « Musique, violence, politique », des hymnes à l’expression du deuil national, des vociférations de la terreur aux chants de la liberté. Le philosophe, également musicologue et auteur notamment d’un livre sur les Tubes : la philosophie dans le juke-box, mais aussi sur Bela Bartok, apporte ici sa contribution sur l’usage de la musique dans les pratiques tortionnaires de l’armée américaine, un élément de ce que certains appellent des « techniques d’interrogatoire améliorées » ou « no touch torture », et qui ont été révélées il y a quelques années à Guantanamo et Abou Ghraib. La finalité étant l’obtention de l’aveu, le philosophe enchaîne de subtiles variations sur le thème de l’ordalie, dans le cinéma – du film noir des années 50 à Polanski et Godard – et à partir des réflexions du psychanalyste Theodor Reik sur les récits et croyances invoquant la musique comme « métonymie de la voix du mort désignant son assassin ». C’est le cas de cette légende sicilienne selon laquelle « la peau et les os du mort servent à fabriquer une cornemuse qui dénonce le meurtrier, ou encore cette fable saxonne de Transsylvanie dans laquelle un meurtre est dévoilé par une flûte creusée dans un roseau qui poussait sur la tombe de la victime.

Ce N° estival de la revue Critique consacre un hommage à Umberto Eco, avec un texte devenu introuvable du sémiologue

Intitulé Sémiotique générale et philosophie du langage, il défend la possibilité et la valeur d’une « sémiotique générale différente des sémiotiques spécifiques » de l’image ou du son, par exemple, des objets, des messages ou de la lettre. Le texte développe une controverse savante avec le philosophe Roger Scruton qui soutient que « l’idée d’une science générale des signes est une erreur ». « Il y a une science des poissons parce que les poissons sont constitués d’une manière semblable. Les boutons – argue–t-il – n’ont pas une telle essence ni une identité commune ». N’éprouvant pas de passion particulière pour les boutons, Umberto Eco accepte néanmoins les armes choisies par son adversaire et se lance dans une analyse sémiotique de ces objets si répandus qui « assemblent toujours deux bords d’un même contenant mou pour le fermer » et qui pour lui ont bien une nature sémiotique, même si pas nécessairement linguistique… Quel sens – par exemple - donner au geste d’une femme boutonnant son tailleur Chanel de gauche à droite, contrairement à la tradition ?

Par Jacques Munier

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