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Revue de la Bibliothèque nationale de France

Pop'philosophie

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Il y a un engouement pour la philosophie qui se manifeste notamment dans le succès des cafés philo, des émissions de radio ou de télévision, des magazines qui lui sont consacrés

Revue de la Bibliothèque nationale de France
Revue de la Bibliothèque nationale de France

À bien des égards le phénomène est en résonnance avec les mouvements citoyens, les initiatives pour se réapproprier la politique. C’est le sujet de la dernière livraison de la Revue de la BNF : Pop Philo, philosophie et culture populaire. L’expression est due à Gilles Deleuze, qui avec L’Anti-Œdipe voulait faire un livre « pop », qui se diffuse en dehors des publics concernés par la philosophie ou la psychanalyse, un élément de la nébuleuse « culture pop » de l’époque. Depuis lors deux grands axes se sont développés : l’audience d’une philosophie médiatique, d’une pratique collective, également ; et l’intérêt des philosophes de métier pour la culture populaire ou la vie ordinaire. Dans ce N° de la Revue de la BNF, Sandra Laugier analyse les deux aspects : « il existe en chacun une capacité à la philosophie comme il existe une capacité politique », affirme-t-elle. Et cette spécialiste de pragmatique du langage a fait découvrir au public français l’œuvre du philosophe américain Stanley Cavell, qui a beaucoup travaillé sur le cinéma américain, notamment les comédies, qu’il étudie comme des répertoires de situations où nous sommes invités à poser de questions éthiques. Sandra Laugier, qui assure dans Libération une chronique sur les séries télévisées, estime qu’en mettant en scène « des figures qui ne sont pas exemplaires », ces fictions mettent « au centre des préoccupations éthiques la vulnérabilité, la fragilité et la complexité de l’humain plutôt que sa capacité à faire le bien ». Sophie Chassat étudie le phénomène de la mode et rappelle les analyses de Pierre Bourdieu et Yvette Delsaut dans leur article sur « Le couturier et sa griffe : contribution à une théorie de la magie ». Notamment la notion d’indémodable : « C’est le privilège des plus grands – Chanel par exemple – d’arrêter un moment le temps de la mode, forme suprême de la distinction. » Autre paradoxe consubstantiel à la mode repéré cette fois par Georg Simmel : elle résulte de deux motivations contraires, l’imitation et la distinction.

Michel Juffé nous invite au Café Spinoza

Dans la compagnie d’Épicure, de Nietzsche, Levinas ou Freud. Plusieurs chapitres de son livre, publié aux éditions Le Bord de l’eau sous ce titre plaisant – Café Spinoza – organisent en effet une confrontation ou un dialogue entre ces philosophes. Michel Juffé avait déjà imaginé une correspondance entre Freud et Spinoza, une série de lettres où, par exemple, Freud explique à Spinoza l’importance de la sexualité, et Spinoza justifie sa lecture laïque de la Bible. En réponse à l’inquiétude de Freud face à la montée du nazisme, Spinoza évoque l’histoire de la persécution des juifs en Europe depuis le IVème siècle, des juifs qui, en toute circonstance, croient naïvement que Dieu viendra les sauver. « Cette tragique erreur – écrit l’auteur de l’Éthique – est à double effet : d’un côté elle leur donne un courage inouï pour persister à travers tous les malheurs ; de l’autre elle en fait de faciles victimes ». Dans La Quinzaine littéraire Charles Ramond fait la critique de Café Spinoza. Il souligne que ce genre de confrontation éclaire les pensées respectives des protagonistes et rappelle que Spinoza a exposé et critiqué Descartes, qu’il cite Épicure, et qu’il a été lu avec passion par Hegel, Nietzsche, Deleuze et bien d’autres. Un dialogue ininterrompu qui est constitutif de la philosophie.

On revient à la culture populaire avec le dernier livre de Giorgio Agamben consacré à Polichinelle

Là aussi le dialogue s’instaure entre le philosophe, le peintre Tiepolo auteur d’une série de dessins réalisés sur le tard autour de la figure de Polichinelle, et le roi des gnocchis. Polichinelle, oppose le défi du monde comique au sérieux de la philosophie, mais dans le contexte où le peintre met en scène le bossu à la chemise blanche, au crépuscule de Venise et au déclin de sa propre vie, la confrontation prend valeur de philosophie de l’histoire, selon Agamben. Comme le rappelle Guillaume Basquin dans le journal en ligne En attendant Nadeau, « c’est l’année exacte de la chute de la république de Venise, en 1797, que Giandomenico Tiepolo commence son cycle des fresques de Polichinelle ainsi que son album Divertimento. » Il vient de se retirer dans la villa de Zianigo, héritée de son père, et Agamben lui fait dire à Polichinelle : « je voulais l’indestructible, et c’est pourquoi je peignais. Mais quand la vie finit, c’est comme si l’indestructible était sur le point de perdre son unique appui ». Conclusion provisoire : « À l’impossibilité d’agir (c’est-à-dire de s’opposer à la chute de Venise) du vieux peintre répondra le geste des lazzis de Polichinelle : l’histoire n’a aucun sens et n’est qu’une suite de catastrophes qu’on appelle le progrès. » Mieux vaut en rire, au moment de quitter la scène. Le livre d’Agamben s’ouvre sur une citation de Plutarque : « Socrate philosophait comme un compagnon de jeux et de banquet, au combat, jusque sur les marchés », on revient à la pop’philosophie…

Par Jacques Munier

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