LE DIRECT
L'Ordine Nuovo, janvier 1921

Pour Gramsci

5 min
À retrouver dans l'émission

À l’occasion du 80ème anniversaire de la mort de Gramsci, le 27 avril 1937, on a publié en Italie deux volumes de textes inédits dont on attend la traduction.

L'Ordine Nuovo, janvier 1921
L'Ordine Nuovo, janvier 1921 Crédits : Archives de L'Unità - AFP

Antonio Gramsci a beaucoup écrit dans les journaux de gauche dès les années 1915. Guido Liguori, le grand spécialiste de Gramsci a rassemblé et édité les textes du fondateur de L’Unità en 1924. Le premier volume, publié sous le titre Comme il plaît à la volonté, contient ses écrits sur la révolution russe. Le deuxième, Masses et parti, rassemble des articles et des lettres entre 1910 et 1926*. Tout le cahier de L’Humanité des débats est consacré aujourd’hui à Gramsci. « Les idées sont comme les puces, disait Moravia, elles marchent toutes seules et, quand tu t’y attends le moins, les voilà qui te mordent et te font sursauter ».

A ECOUTER : Qui est Antonio Gramsci ?

Moravia qui a si bien décrit l’univers de la petite bourgeoisie de l’Italie préfasciste et fasciste que vise Gramsci quand il déclare haïr les indifférents, « ceux qui ne résistent pas ». L’inventeur des concepts d’hégémonie culturelle, de classes subalternes, d’intellectuel organique, de révolution passive, illustre aussi la formule Marx, selon laquelle « Les idées deviennent une force matérielle quand elles s’emparent des masses ». Après le portrait brossé par Jérôme Skalski, Gaël de Santis s’entretient avec Guido Liguori, notamment sur les textes qu’il a édités dans le volume sur la révolution russe, où Gramsci développe la notion de « volonté collective », qui oppose à la lecture déterministe de Marx l’idée que le sujet révolutionnaire peut accélérer le processus historique défini par « les lois objectives de l’économie » passant du stade antique puis féodal au capitalisme et à son dépassement dialectique dans le socialisme. « Les bolcheviques ont fait la révolution contre le Capital de Karl Marx » affirme Gramsci, « en démontrant la fausseté des lectures déterministes qui faisaient du Capital une théorie de l’évolution historique ». Le président de l’International Gramsci Society montre aussi que de nombreux concepts gramsciens sont nés de cette analyse de la révolution russe, car les sociétés européennes sont différentes de la société russe. Les révolutions du XIXème siècle sont des « guerres de mouvement, faites d’assauts frontaux, de luttes à champ ouverts. C’est la révolution des barricades comme celle de 1848 ». À l’ère des sociétés de masse, les appareils hégémoniques se développent, ce que Bourdieu appellera la « domination », l’idéologie culturelle du consentement, la soumission libérale aux lois du marché, l’école de la « reproduction sociale »… Et le diktat de la « réforme » que Gramsci désigne comme la « révolution passive », obtenir de petits avantages en échange du consentement au système. C’est ainsi que, malgré une grave crise économique en 1920 la révolution n’éclate pas, « à rebours des prédictions des théories déterministes ». Dans cette situation, c’est une « guerre de position » qu’il faut mener, et opposer à l’hégémonie culturelle du pouvoir la force des idées portées par les « intellectuels organiques ».

André Tosel, spécialiste français de Gramsci, qui nous a quittés en mars dernier, est également présent dans L’Humanité des débats

Il revient sur ces concepts qui sont aujourd’hui revendiqués par des personnalités aussi éloignées du marxisme que Nicolas Sarkozy ou Emmanuel Macron, ce qui en dit long sur leur actualité. Notamment celui d’hégémonie culturelle, utilisé par la pensée de droite pour revenir sur le devant de la scène intellectuelle. Le philosophe évoque ces moments de l’histoire où les classes dominées « n’ont plus d’orientation » et qui illustrent à contrario le rôle central de la « guerre de position » face à l’hégémonie dominante. « En Italie, le Parti communiste a été impuissant à endiguer la montée du fascisme. En Allemagne, cela a été encore plus tragique. » Le communisme a été combattu sur son propre terrain par un national-socialisme, une solution tordue à un conflit d’hégémonie.

D’où la nécessité de reconnaître le fascisme, surtout s’il avance masqué

Reconnaître le fascisme (Grasset) est le titre d’un petit livre d’Umberto Eco, à la prose trépidante, où il énonce notamment des principes infaillibles pour identifier sous les oripeaux de la modernité la persistance du fascisme primitif et éternel. À commencer par le culte de la tradition : « il ne peut y avoir d’avancée du savoir. La vérité a déjà été énoncée une fois pour toutes et l’on ne peut que continuer à interpréter son obscur message ». Le culte de l’action pour l’action implique que « penser est une forme d’émasculation ». Né de la frustration individuelle ou sociale, l’une des caractéristiques du fascisme est « l’appel aux classes moyennes frustrées », « épouvantées par la pression de groupes sociaux inférieurs ». À ceux qui ont perdu toute identité sociale, le fascisme restaure « l’unique privilège » d’être né dans le même pays. Il prêche l’élitisme populaire en réaction et conformité à la fois à l’élitisme aristocratique. Mais c’est un populisme qualitatif et non quantitatif, qui n’a que faire du nombre ou de la diversité, une entité monolithique exprimant la « volonté commune » par la voix du chef.

Par Jacques Munier

* Antonio Gramsci: Come alla volonta piace -Scritti sulla rivoluzione russa, Castelvecchi. Et: Masse e partito -Antologia 1910-1926, Editori riuniti

Umberto Eco: Reconnaître le fascisme (Grasset)

Grasset
Grasset
L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......