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Pour hâter la venue du printemps

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À retrouver dans l'émission

Le soleil de printemps inonde les rues et les jardins, et porte un sourire sur tous les visages.

Les femmes et les poètes sont de sortie, ce qui métamorphose la foule et lui donne des couleurs. Dans La dernière page de La Croix, Stéphane Audeguy célèbre ce moment de grâce où « Les rues de Paris se peuplent soudain de passants plus avenants qu’à l’ordinaire ; c’est que nous le sommes davantage, aussi. » L’écrivain évoque Victor Segalen qui « définissait l’exotisme comme l’esthétique de la sensation du Divers » et il dit ainsi aimer à marcher dans la ville « comme en terre étrangère, goûter ce divers ondoyant et sensible, à la lumière du « frère soleil ». Nous détachons un peu nos trajets quotidiens de leur simple fonctionnalité, de sorte qu’ils prennent du relief, de la couleur, du sens. Nous descendons plusieurs stations avant la nôtre, pour profiter du temps qu’il fait, et nous levons le nez vers les frondaisons vert tendre. » La fraîcheur de l’air nous retient encore au seuil de l’hiver, mais la lumière nous tire déjà vers l’été. Bientôt nous pourrons nous lever avec le soleil, et dire comme Walter Benjamin qu’à midi il nous a posé une couronne sur la tête…

La poésie, elle aussi, nous promet « Un nouveau monde », si l’on en croit le titre de l’anthologie publiée par Yves di Manno et Isabelle Garron chez Flammarion

Un demi-siècle écoulé de création poétique « hexagonale » en 1500 pages, que Patrice Beray a lues pour Mediapart. En l’occurrence, le nouveau monde fait signe vers le lyrisme spontané des grands espaces du continent américain, car « la vague formée en France à partir de Baudelaire, parvenue à son faîte dans les années 10 et 20 du siècle dernier, n’aurait pas eu l’effet escompté en matière de « redéfinition des formes poétiques ». Telle est en effet la conviction affichée des collecteurs, eux-mêmes poètes et comme Yves di Manno, responsable de l'édition française des Cantos d'Ezra Pound, ou des Techniciens du sacré de Jerome Rothenberg : « à trop prêter l’oreille à des voies de communication inouïes entre les êtres, à hauteur verbale stratosphérique, le mouvement surréaliste a empêché la poésie française de s’enquérir de « formes nouvelles », de « considérer le langage dans sa densité matérielle ». Car la poésie, estime par ailleurs Jacques Roubaud « est en nous le monde qui parle, le monde privé de sens, qui nous parle par et dans la langue » (L’Invention du fils de Leoprepes – poésie et mémoire, 1993).

Poésie et sensibilité jouent également sur le clavier des émotions

Evelyne Grossman publie aux Éditions de Minuit un Éloge de l’hypersensible voué à explorer « ce qui nous affecte » en interrogeant l’invention de modalités créatrices qui dépassent « l’habituel partage sexué » entre sensibilité et affirmation de soi, à travers les œuvres de Marguerite Duras, Louise Bourgeois, Roland Barthes ou Gilles Deleuze. Pour le philosophe de Différence et répétition, notre corps est naturellement en phase avec le monde, dans la fatigue ou la contemplation, car « Nous sommes de l’eau, de la terre, de la lumière et de l’air contractés, non seulement avant de les connaître ou de les représenter, mais avant de les sentir. Tout organisme est, dans ses éléments réceptifs et perceptifs, mais aussi dans ses viscères, une somme de contractions, de rétentions et d’attentes. » Toute une poésie, en somme, une théorie des sentiments…

C’est l’idée que développe la sociologue américaine Arlie Russell Hochshild dans un livre publié à La Découverte sous le titre Le prix des sentiments

Elle explore dans le monde quotidien du travail la force discrète mais puissante des émotions, souvent sollicitées dans les activités de service en relation avec le public. Le sourire enjoué des hôtesses de l’air, mais aussi le flegme du vendeur sans le sou qui travaille dans une boutique de luxe et doit en permanence dominer son envie, l’horreur, l’indignation, la compassion du policier ou du juge confrontés à des atrocités… Au travail, l’émotion fonctionne selon la sociologue comme une sorte de « messager intérieur », établissant « un lien entre ce que nos voyons et ce que nous nous attendions à voir, nous indiquant la voie à suivre ». Car l’émotion, dans le for intérieur, est comme une « action manquée ». La colère est le prélude à l’envie de tuer, l’amour à celui de s’accoupler, la convoitise prépare au vol et la reconnaissance au contre-don… « Dès qu’un homme ressent l’éternité – disait Georges Perros – l’instant se détache du clou. » Revenons à notre saison de lumière avec Julien Gracq (Liberté grande): "C'est une femme jeune sous les pas de laquelle les images se lèvent à foison...

Par Jacques Munier

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