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Pour la sociologie

4 min
À retrouver dans l'émission

débat sur l'état d'urgence, 19/11/2015
débat sur l'état d'urgence, 19/11/2015 Crédits : Charles Platiau - Reuters

La sociologie est un sport de combat, disait Bourdieu, aujourd’hui elle sort de ses gonds, quitte le ring et s’invite dans l’hémicycle

Après avoir introduit dans le vocabulaire politique les termes d’apartheid ou de ghetto, Manuel Valls retourne sa veste, et sa langue dans la bouche, pour s’en prendre subitement à tous ceux qui, patiemment et à longueur de temps, arpentent le terrain social pour éclairer les ressorts opaques de la vie collective. Après les attentats de Paris, il lançait aux députés qu’ « aucune excuse ne doit être cherchée, aucune excuse sociale, sociologique et culturelle ». Et le lendemain au Sénat : « J’en ai assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses et des explications culturelles ou sociologiques à ce qui s’est passé. » Dans les pages Idées de Libération les intéressés lui répondent, non sans relever au passage que « cette dénonciation du «sociologisme» était un discours plutôt porté par la droite jusqu’ici ». Alors que le chef de l’exécutif sommait les intellectuels au lendemain des régionales de « donner de la voix contre le Front national » il décrète aujourd’hui leur inutilité, voire leur nocivité… « Pour bien combattre un adversaire – rappelait récemment Marcel Gauchet sur France Inter , il faut le connaître. C’est le moyen de mobiliser les esprits et de donner une efficacité à l’action publique. » « Il n’y a que la sociologie qui peut expliquer pourquoi la France est gouvernée par un Premier ministre si médiocre. Mais ce n’est pas une excuse », ricanait sur tweeter l’historien des images André Gunthert. Reste que l’investigation sociologique ne peut être confondue avec une posture de justification, laquelle revient à l’interprétation politique et sociétale des résultats de l’enquête et c’est en dernier ressort à la justice d’évaluer le degré de responsabilité de chacun. « La sociologie vient ­contrarier toutes les visions enchantées de l’Homme libre, autodéterminé et respon­sable » écrit Bernard Lahire dans un livre récent. Or Valls souhaite aujourd’hui promouvoir un être « respon­sable » et comptable de ses avanies. En dénonçant la culture de l’excuse, il souscrit à cette vision libérale de l’individu. Pour Farhad Khosrokhavar, qui a passé plus de vingt ans à étudier les phénomènes de radicalisation, une telle diatribe est « indigne ». Car flatter l’opinion avec des mesures symboliques comme la déchéance de nationalité ne règle pas le problème de fond que l’enquête sociologique permet au contraire de mettre au jour. Et dans ces mêmes pages Nilüfer Göle, qui a coordonné une récente enquête européenne sur les controverses autour de l’islam, estime que c’est ainsi seulement « que nous comprenons comment l’islam, les musulmans "ordinaires" comme les "jihadistes", font partie des sociétés européennes. Le confort des frontières qui séparent les citoyens de "souche" de ceux issus de l’immigration a disparu. Les attaques terroristes en témoignent d’une manière violente et tragique. » S’employant à tirer au clair ce qui distingue les fidèles les uns des autres – la grande majorité paisible de la petite minorité nuisible et meurtrière – les sociologues contribuent à résister à la pente facile de l’amalgame entre musulmans et terroristes, et à éloigner la funeste attraction de la guerre civile.

Dans Les Échos on peut lire sous la plume de Gaspard

Koenig un vigoureux plaidoyer en faveur des libertés publiques

Alors que se prolonge et s’épuise le débat sur la mesure purement symbolique de la déchéance de nationalité ce philosophe songe à Tocqueville, qui dans « L’Ancien Régime et la Révolution » s’effrayait du goût des intellectuels français pour les débats « abstraits et littéraires. Dans l’éloignement presque infini où ils vivent de la pratique, aucune expérience ne vient tempérer les ardeurs de leur naturel » écrivait-il déjà. Selon le président du think tank GénérationLibre, « la pratique de l’état d’urgence recouvre des réalités bien plus préoccupantes que la déchéance de nationalité, et bien moins discutées ». « Depuis un an – dénonce-t-il - la France multiplie les lois d’exception : les libertés publiques se réduisent comme peau de chagrin, avec la bénédiction du Conseil constitutionnel. A quoi cela a-t-il servi que les révolutionnaires de la Constituante instaurent le secret des correspondances, pour que leurs héritiers installent des algorithmes secret défense filtrant les métadonnées de l’ensemble de la population ? Pourquoi s’est-on évertué à séparer l’exécutif du judiciaire, si une simple commission administrative – et encore : facultative ! – peut aujourd’hui autoriser les mises sur écoute ? » Le pouvoir, aussi démocratique soit-il, ne s’autolimite jamais. Prenons garde que notre pays tout entier ne devienne une zone de non-droit.

Jacques Munier

A retrouver dans L’Essai et la revue du jour

http://www.franceculture.fr/emission-l-essai-et-la-revue-du-jour-musulmans-au-quotidien-revue-commentaire-2015-04-27

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Nilüfer GÖLE : Musulmans au quotidien

Une enquête européenne sur les controverses autour de l'islam

La Découverte

Après les tragiques attentats de janvier 2015 à Paris, les débats sur les rapports entre l’identité européenne et l’islam ont été inévitablement relancés. Au risque, avec l’émotion légitime provoquée par ces crimes, d’accroître les préjugés et la confusion quant à la perception de la présence musulmane en Europe. D’où l’intérêt et l’importance de la mise en perspective proposée dans ce livre. De façon très accessible, Nilüfer Göle synthétise les résultats d’une enquête de terrain conduite de 2009 à 2013 auprès de «musulmans ordinaires » et de leurs concitoyens non musulmans dans vingt et une villes européennes. Son but était d’interroger les réactions aux controverses de l’heure : prières de rue, minarets « agressifs », «caricatures danoises », foulard ou burqa des femmes, invocation de la charia, consommation halal, rapport aux juifs et au judaïsme, etc. Elle apporte ainsi des réponses souvent inattendues à des questions simples : qu’en est-il réellement du vécu quotidien des musulmans d’Europe, jeunes nationaux «issus de l’immigration» ou convertis ? Comment vivent-ils les attaques « islamophobes» et concilient-ils prescriptions religieuses et adhésion aux normes sociales de sociétés laïques ? Quelle place la culture musulmane y occupe-t-elle désormais ? Grâce à son dispositif d’enquête original, Nilüfer Göle bouscule bien des idées reçues et montre que les controverses ont paradoxalement contribué à l’émergence d’une culture publique alternative. Du hip-hop islamique au « jambon halal », la nouvelle manière d’être musulman en Europe passe par une stylisation islamique des modes de vie modernes, en rien contradictoire avec les valeurs culturelles européennes. Un vrai message d’espoir, fondé sur l’enquête et non sur l’idéologie. Présentation de l’éditeur

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Bernard LAHIRE Pour la sociologie

Et pour en finir avec une prétendue « culture de l’excuse »

La Découverte

Depuis plusieurs décennies, la sociologie est régulièrement accusée d’excuser la délinquance, le crime et le terrorisme, ou même de justifier les incivilités et les échecs scolaires. À gauche comme à droite, nombre d’éditorialistes et de responsables politiques s’en prennent à une « culture de l’excuse » sociologique, voire à un « sociologisme » qui serait devenu dominant. Bernard Lahire démonte ici cette vulgate et son lot de fantasmes et de contre-vérités. Il livre un plaidoyer lumineux pour la sociologie et, plus généralement, pour les sciences qui se donnent pour mission d’étudier avec rigueur le monde social. Il rappelle que comprendre les déterminismes sociaux et les formes de domination permet de rompre avec cette vieille philosophie de la responsabilité qui a souvent pour effet de légitimer les vainqueurs de la compétition sociale et de reconduire certains mythes comme celui du self made man , celui de la « méritocratie » ou celui du « génie » individuel. Plus que la morale ou l’éducation civique, les sciences sociales devraient se trouver au coeur de la formation du citoyen, dès le plus jeune âge. En développant la prise de distance à l’égard du monde social, elles pourraient contribuer à former des citoyens qui seraient un peu plus sujets de leurs actions. Présentation de l’éditeur

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