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Pourquoi le genre dérange

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Nouvelle offensive contre la « théorie du genre » : la présidente de la région Île-de-France a décidé de ne plus financer les études sur le genre, les inégalités et les discriminations.

Une décision que les pages idées de _Libération_ résument ainsi en titre: « Valérie Pécresse coupe les bourses au genre ». C’est en effet le nième épisode de cette absurde « chasse aux sorcières », déclenchée dans l’orbite de la Manif pour tous, contre un domaine de recherche extrêmement fécond, transdisciplinaire, né dans la foulée des mises en cause formulées par les mouvements féministes, et qu’on ne peut réduire à ce que ses adversaires désignent comme la « théorie du genre », qui n’est qu’un fantasme, une manipulation idéologique. En gros, cette prétendue « théorie » soutiendrait un « déni manifeste du sexe biologique » et « engendrerait un chaos identitaire et existentiel » avec la fin de la différence des sexes, la transformation des filles en garçons », voire « l’apprentissage de la masturbation à l’école… » D’une certaine manière c’est tout le contraire. Ce que les études de genre mettent en cause, ce ne sont pas les différences, mais les hiérarchies ou les exclusions que ces différences construisent socialement, présentées du coup comme « naturelles », parce que biologiquement fondées. « On ne naît pas femme, on le devient », la formule de Simone de Beauvoir peine encore à faire sens pour certains. Et en fait, c’est l’aspect foncièrement critique de ces recherches en sciences sociales qui semble bien poser problème. Cécile Daumas, qui montre comment elles se sont institutionnalisées et internationalisées pour constituer désormais une branche du savoir académique, signale la parution d’une Encyclopédie critique du genre à La Découverte sous la direction de Juliette Rennes. On peut y voir la fécondité pluridisciplinaire de ce champ de recherches, de l’anthropologie biologique aux sciences politiques ou même phoniques. Par exemple : « les différences de voix ou de poids entre hommes et femmes sont aussi le résultat d’interactions et de stratégies : normes linguistiques et culturelles pour la voix, rôle des régimes alimentaires inégaux – les femmes sont moins alimentées – ou phénomènes de sélection des gènes par les pratiques sociales ». Une belle illustration du dialogue entre les disciplines, même avec les sciences dures.

Alors que la filiation fait l’objet d’âpres controverses, les pages débats de L’Obs évoquent le livre de Sylvie Steinberg sur les bâtards aux XVIe et XVIIe siècle

Un ouvrage publié chez Albin Michel sous le titre Une tache au front, et qui examine « comment une société, fondée sur le mariage chrétien, monogame et indissoluble » a pu faire une place au sein de l’institution familiale, « à des individus dont l’identité témoignait de l’inconduite de leurs géniteurs ». La « tache de bâtardise », également dite « macule », « marque » ou « souillure » était là pour illustrer la « naissance gauchère », ou par le « bas », mais, elle était plus sémantique que matérielle dans des textes qui, comme le résume Maxime Laurent, sont révélateurs des mentalités et des normes de l’Ancien Régime. La question sociétale restant mineure – moins d’un pour cent des naissances dans les campagnes – c’est surtout dans l’aristocratie et les familles royales que la jurisprudence imposa ses règles concernant le statut et la transmission, évoluant au gré des rapports de force entre l’Église et le pouvoir royal. Une fiscalité d’exception leur fut aussi appliquée, assimilant les bâtards aux serfs, et alors que jusqu’alors un enfant illégitime de parents nobles était réputé noble lui-même, en 1600, « l’édit des tailles exigea une légitimation et un anoblissement », une manière pour Henri IV « d’élargir l’assiette d’un impôt essentiel et de mieux contrôler la noblesse qui en était exemptée ». Reste que, comme le souligne l’historienne, spécialiste de l’histoire des femmes et du genre, « la plupart des instruments et des principes du droit qui ont cours aujourd’hui en matière de filiation ont été forgés, à des époques différentes – et parfois fort anciennes – pour répondre au problème posé par la bâtardise ».

Discrimination, ségrégation, la revue de psychanalyse Cliniques méditerranéennes en explore « les figures actuelles »

Celles du migrant et de l’exilé sont au cœur de cette enquête collective, avec notamment la contribution de Paul-Laurent Assoun, qui analyse le corps clivé du sujet en exil. Car le corps et le nom ont grandi ensemble, comme disait Goethe cité par Freud. En situation d’exil, le sujet « ne sait plus tout à fait comment il s’appelle – ou plutôt comment son nom agit pour le représenter en propre ». Car « le propre est une agrafe du nom et du corps et c’est ce qui se « dégrafe » dans l’exil ». Régine Waintrater montre quant à elle, à propos du génocide au Rwanda, comment la ségrégation et les mesures d’exclusion sont souvent le prélude à l’extermination. Et comment elles s’enracinent d’abord dans le langage, celui de l’injure banalisée, les « cafards » pour les Tutsis.

Par Jacques Munier

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