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Manifestation contre la loi Travail, 14 juin

Pouvoir et violence des mots

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À retrouver dans l'émission

Des images et des mots : comment les casseurs parviennent à éclipser le sens des manifestations contre la loi Travail

Manifestation contre la loi Travail, 14 juin
Manifestation contre la loi Travail, 14 juin Crédits : Jacky Naegelen - Reuters

C’est le sujet de la chronique médiatique de Daniel Schneidermann dans les pages idées de Libération. Plus forts que tous les débats opposant la violence visible des dégradations à celle, invisible, de la casse sociale, plus pénétrants que toutes les analyses ou le récit des faits, deux mots résonnent aujourd’hui et « tournent dans les têtes comme un tambour de machine à laver » : Enfants malades. Peu importe que les images puis l’enquête montrent que les baies vitrées de l’hôpital ont été vandalisées par un seul individu avant d’être arrêté dans son élan par un manifestant, on a aussitôt associé à cette scène le pluriel « les casseurs », car « le casseur ne peut pas se conjuguer au singulier. Il se déplace forcément en horde. Plus forts que les témoignages qui expliqueront ensuite que la manifestation avait été bloquée par la police pendant une demi-heure, justement au niveau de l’hôpital » ces mots combinés – casseurs, Enfants malades – se sont installés dans les cerveaux, « plus forts encore que les témoignages de parents, que l’on voit ensuite fleurir sur les réseaux sociaux, et qui détaillent la dégradation des conditions d’accueil à l’hôpital ».

« Un mot inconsidéré peut faire jaillir un millier de poignards » disait Jeremy Bentham

« Si les mots tuent rarement, ils peuvent constituer un appel à la violence » observe Dominique Moïsi dans Les Échos à propos du meurtre de la députée travailliste Jo Cox en pleine campagne du Brexit, une campagne à l’ambiance tendue et délétère, où la xénophobie et l’expression de la haine se sont débondées sur le thème de l’immigration. Pour le politologue, face au cycle de la violence d’Orlando à Birstall en passant par Magnanville, les démocraties doivent se ressaisir. Ça passe entre autres par un contrôle réfléchi des médias dans la diffusion des images et des propos des terroristes, estime Hasna Hussein dans Le Monde. Faute d’exercer ce contrôle, les médias se condamnent à servir de relais à la propagande djihadiste, comme on l’a vu avec le liveFacebook utilisé par le criminel de Magnanville, diffusé et glosé « comme on commente un match de foot en direct. Le scoop de l'épouvante – ajoute la sociologue – recherché grâce à la diffusion de ce genre d'information brutale, par certains " experts " du djihad, et par les médias les relayant, contribue à catalyser l'angoisse des Français. Dépourvus de tout esprit critique et éthique dans leur traitement de l'actualité du djihad, ces " experts " se posent en purs et simples relais, sans jamais apporter la plus-value des sciences humaines et sociales ou même un travail journalistique conscient et conséquent : le traitement critique ». Outre le risque d’héroïsation des assassins dans l’esprit de quelques uns, Hasna Hussein dénonce la réussite de la manipulation orchestrée par l’organisation terroriste avec un exemple confondant : sur son site, « l'EI prend la défense d'un " pauvre " " expert " malmené pour avoir affirmé, sur Twitter, la " force " et la légitimité " islamique " de l'EI ». Le rôle ambigu de certains d’entre eux fait l’objet de l’enquête fouillée de Denis Souchon et Olivier Poche sur le site de l’Acrimed : le bal des « experts » de l’expertise

Des mots encore et même des lettres, il en est question dans la tribune de Serge Rezvani publiée par Le Monde

« Que jaillisse la sourde colère de la jeunesse », c’est sous ce titre qu’il rappelle le mot d’ordre de l’Internationale lettriste : Soulèvement mondial de la jeunesse ! et revient sur l’histoire de ce mouvement né après-guerre comme un surgeon rebelle du surréalisme et du dadaïsme, un mouvement qui avait pris acte du fait que « par la folie universelle d'une humanité qui s'était gorgée de morts par millions, surréalisme, ce vocable inédit, avait trouvé sa juste place dans le langage courant. Puisque tout ce qui dépassait les normes, tout ce qui ne pouvait s'expliquer, l'absurde, l'innommable, le saugrenu, pouvait maintenant être qualifié de " surréaliste "… » Bien avant que certains ne découvrent sous les pavés la plage, eux cherchaient sous les mots, inspirant ainsi directement la pratique situationniste du détournement. Ces quelques jeunes gens, dont Isidore Isou et Guy Debord, « ont voulu pousser plus loin les acquis du surréalisme en disloquant le mot, en le ramenant aux lettres qui le constituent, une manière infantile de contester, en surenchérissant par le vide, l'absurde poétique de la génération précédente. De là « une phrase prémonitoire a jailli : " Soulèvement mondial de la jeunesse ! ", et du haut de ses 88 printemps l’écrivain en relaie l’écho à l’intention de notre « jeunesse exaspérée par l'impossibilité de toucher au vif cette société en régression qui absorbe, en les amortissant, tous les coups ».

Par Jacques Munier

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