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Retour de parloir aux Baumettes

Prisons, l’inflation punitive

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Suite au suicide d’une jeune femme à la prison de Fresnes, la juge d’instruction de Créteil a récemment requalifié la procédure habituelle en information contre X pour « non-assistance à personne en danger ».

Retour de parloir aux Baumettes
Retour de parloir aux Baumettes Crédits : N. TUCAT - AFP

Le cas de Karima Takhedmit, 22 ans, aurait pu n’être que l’un des 119 suicides en prison dénombrés en 2020. Mais la juge d’instruction a estimé que des questions autour des conditions de son passage à l’acte méritaient d’être posées. Et notamment sur le rôle du chef de détention, qui se serait acharné sur la détenue. Dans Le Monde, Jean-Baptiste Jacquin a reconstitué le parcours chaotique de Karima jusqu’à son suicide, à travers notamment "le récit bouleversé des quelques personnes qui ont côtoyé, en prison ou dehors, cette jeune femme quasiment sans famille". Dans une lettre au juge de l’application des peines (JAP), elle confiait sa détresse. 

Ici, plus le temps passe, plus je me dégrade. (…) Dix-huit années passées à l’ASE (Aide sociale à l’enfance) m’ont habituée aux restrictions que m’inflige la prison. Nombreuses sont les similitudes, les longs moments laissés dans le vide, la calomnie des rapports écrits, l’autorité, la violence.

Suite à l’intervention musclée du chef de détention lors d’un échange agité, dont plusieurs surveillants présents ont jugé qu’elle n’était pas justifiée, un coup de pied est donné, un rapport établi, et Karima placée au mitard. 30 jours, le maximum légal, "Une sanction totalement disproportionnée qui de mémoire de surveillant n’avait jamais été prononcée à la maison d’arrêt des femmes de Fresnes", dénonce son avocat. Le soir même, Karima refuse le repas, pleure beaucoup, la surveillante alerte son supérieur qui n’applique aucune des règles en vigueur dans ces cas-là, comme "prévenir le médecin, pour s’assurer de la compatibilité de la mesure avec son état, et mettre en place une surveillance horaire".

Lors de la ronde de 21 h 30, la jeune femme est retrouvée pendue avec son pull à un barreau.

Corinne Rostaing a mené une enquête sociologique dans plusieurs Maisons d’arrêt, notamment dans le quartier pour femmes de Fleury-Mérogis. Elle publie chez Gallimard Une institution dégradante, la prison, que Philippe Artières a lu pour le site En attendant Nadeau. Dégradante, la prison l’est comme un lieu de "concentration des souillures". L’Observateur national des lieux de privation de liberté (ONLPL) ne cesse depuis sa création, tout comme le Conseil de l’Europe, de dénoncer l’état des prisons françaises. Un processus de dégradation qui touche les prisonniers, leurs familles mais aussi les surveillants. Et comme le montre Corinne Rostaing "rien n’y fait : les maisons d’arrêt changent, on en construit de nouvelles, on y fait des cellules individuelles, mais, comme l’avait déjà montré Didier Fassin dans L’ombre du monde (Seuil, 2015), la prison est une extraordinaire et très efficace machine à exclure, pour paraphraser Foucault". 

Autrement dit, la maison d’arrêt est une pure aporie, puisque les surveillants ont le même souhait que les détenus, la quitter (le turn over est considérable), mais que l’on y revient inévitablement, et de plus en plus fréquemment. Alors qu’elle fut inventée pour être un lieu démocratique et s’opposer à l’arbitraire du souverain, la prison est devenue le lieu même de la violence d’État – une violence à bas bruit, ce qui fait que souvent nous l’oublions. (Philippe Artières)

Inflation punitive

La revue Socio a publié un dossier Prisons, et notamment un grand entretien avec Didier Fassin. En France - rappelle-t-il - "entre le milieu du XIXe siècle et le début de la Seconde Guerre mondiale, les effectifs des détenus ont diminué de moitié tandis qu’au cours des soixante dernières années, ils ont plus que triplé". Alors même qu’"il n’existe pas de réelle corrélation statistique entre l’évolution de la criminalité et de la délinquance, et l’évolution de la démographie carcérale".

Dans les années 2000, les condamnations pénales pour usage de cannabis ont triplé et celles pour des infractions économiques et financières ont diminué d’un cinquième alors que, dans le premier cas, la consommation de drogues restait stable, et que dans le second, la police relevait plus de délits.

Didier Fassin rappelle, pour les délits mineurs, l’existence des peines alternatives à la prison, "ce qui suppose plus de personnel dans les services pénitentiaires d’insertion et de probation, dont les postes peuvent être financés par les économies faites grâce aux prisons non construites, puisqu’une journée d’incarcération coûte dix fois plus cher au contribuable qu’une journée sous bracelet électronique."

Par Jacques Munier

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