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Que peut la philosophie?

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Philosopher par gros temps, la formule de Vincent Descombes pourrait servir d’exergue au débat organisé par L’Humanité sur le rôle des philosophes face au choc de l’événement

Et l'on a envie d’apporter à la question : que peut la philosophie ? la même réponse que naguère Christian Prigent à propos de la poésie : elle peut peu… C’était d’ailleurs le sujet de Vincent Descombes dans ce livre, Philosophie par gros temps, où il se demandait en quoi un philosophe serait plus qualifié pour décrypter l’actualité, et si la maîtrise du discours philosophique donnait une compétence particulière pour traiter, commenter ou révéler le sens de l’événement. La figure de l’intellectuel qui commente l’actualité à l’aide de catégories métaphysiques, davantage construite par les « jeunes hégéliens » que par Hegel lui-même, renvoie en fait au siècle des Lumières, où ceux qui étaient désignés comme philosophes étaient ce que nous appellerions aujourd’hui des intellectuels. Les « philosophes à la page » dont parlait aussi Vincent Descombes, très demandés dans les quotidiens, et l’éclairage qu’ils peuvent projeter sur l’actualité fait l’objet des échanges entre Jean Salem, Christophe Bouton et Michaël Foessel dans L’Humanité des débats. Pour ce dernier « bien des événements passent sous les radars de ce qu’il est convenu d’appeler l’« actualité ». La philosophie peut aider à faire que ces événements deviennent des expériences, et non de simples informations. » Pour lui, « c’est moins le réel que la philosophie transforme, que les instruments avec lesquels nous l’abordons. Ce qui se nomme « nécessité », « sens de l’histoire », « lois du marché », etc. la philosophie le rebaptise en décelant les éléments d’idéologie qui se cachent derrière ces évidences » et elle « permet de voir les choses autrement que comme elles se présentent dans les discours dominants ». Christophe Bouton a réfléchi dans un livre récent au temps de l’urgence, auquel il oppose, non pas la lenteur mais le libre usage du temps. Il souligne le hiatus entre l’accélération des rythmes dans le travail et l’information, leur coïncidence, et le temps de la pensée. Et pour les trois philosophes, si la sagesse consiste comme le disait ironiquement Oscar Wilde « à supporter le malheur des autres », elle mérite tout juste d’être remisée au rayon « développement personnel ».

Dans les pages idées de Libération Jean-Luc Nancy répond à l’appel lancé le 25 janvier dans le quotidien par Julien Coupat et Eric Hazan

Souvenez-vous : « Nous n’avons aucune raison d’endurer un an et demi de campagne électorale dont il est déjà prévu qu’elle s’achève par un chantage à la démocratie. Pour cesser de subir ce compte à rebours, il suffit d’en inverser le sens : nous avons plutôt un an et demi pour en finir avec toute la triste domesticité des aspirants chefs, et le confortable rôle de spectateur où leur course nous confine. » « Nous sommes nombreux à savoir plus ou moins clairement que la politique est défaite, dissoute dans l’entreprise, la Bourse et sans doute une mutation encore plus profonde que ces figures déjà usées » enchaîne le philosophe, qui récuse cependant l’idée d’une destitution du politique, estimant le préfixe périmé, usé par l’abus « de termes négatifs ou soustractifs ». Déconstruction, désœuvrement ou dissensus gardent toute la vigueur que leur ont infusées les pensées de Derrida, de Blanchot et de Rancière. Mais Derrida lui-même « mettait en garde contre l’emploi de déconstruction ». Et, ajoute Jean-Luc Nancy dans un sourire, « par bonheur personne ne s’est avisé d’exploiter le dépeupleur de Beckett ». Par ailleurs, la destitution est déjà au travail. « C’est un processus auto-immune du Vieux Monde qui s’épuise. »

Les éditions Galilée publient un inédit de Jacques Derrida sous le titre « Surtout, pas de journalistes », où il interroge le lien entre le retour du religieux et les nouvelles technologies de la communication.

Les pages Débats de L’Obs en publient un large extrait consacré à la voix, l’organe de la parole et selon Derrida de l’auto-affection, cette expérience considérée comme fondamentale par la phénoménologie, qui consiste à s’éprouver soi-même dans sa relation au monde, à ressentir en soi le sourd travail de la perception. Le philosophe définit la voix comme « un médium auto-affectif », « un élément de la présence absolue », « marqué d’un sceau d’authenticité et de présence qu’aucune image n’égalerait jamais ». En somme, en faisant de la radio nous ferions plus vrai, plus « authentique », plus direct qu’à la télé. Mais la sagesse du matin nous souffle aussi que “Se fier à une voix, c’est comme suivre une femme dont on n’a vu que le dos.”

Par Jacques Munier

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