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Baby sea

Que peut un corps?

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A la célèbre question posée par Spinoza, plusieurs publications apportent aujourd'hui des éléments de réponse.

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Baby sea Crédits : Vladimir - AFP

À commencer par la dernière livraison de la revue Ethnologie française qui est consacrée au corps reproductif, à travers les nouvelles technologies des dons de gamètes ou d’embryons, de fécondation in vitro ou de grossesse pour autrui. Les différentes contributions analysent leur impact culturel et symbolique, voire psychologique ou juridique, à partir de « la place centrale du corps d’où se déclinent des liens » inédits. Rien n’illustre mieux les reconfigurations symboliques entraînées par ces techniques que la gestation pour autrui. Delphine Lance a mené l’enquête auprès de mères porteuses en Ukraine et aux Etats-Unis. Le premier remaniement est sémantique, il concerne l’expression « mère porteuse », qu’un débat aux Etats-Unis sur le mot « mère » a abouti à lui substituer le terme « femme porteuse ». Les critiques formulées à l’égard des femmes porteuses et mères d’intention, les unes « abandonnant » et les autres « achetant » leur enfant, ne correspondaient pas à la manière dont chacune se représentait son rôle. « Je ne l’abandonne pas, je le rends », affirme l’américaine Lori, deux fois femme porteuse. Et l’utilisation « de métaphores empruntées au discours mécanique – incubateur, couveuse, four – est un moyen pour les femmes porteuses de contrôler leur investissement émotionnel en morcelant leur corps, présenté comme un puzzle, dans lequel l’esprit, l’utérus, les ovocytes, la nature, le self peuvent être séparés et agencés de diverses manières », résume l’anthropologue. Les forums de discussion sur internet montrent le cliché du ventre d’une femme enceinte sur lequel est inscrite l’expression qu’arborent également des t-shirts : « leur petit pain, mon four ». Il s’agit de permettre à ces femmes « de construire la relation qu’elle souhaitent avoir avec cet embryon », et « de mettre à distance des attentes liées à la fonction gestante ». Certaines d’entre elles envisagent leur rôle comme relevant du care, le soin apporté à des femmes en attente d’enfant. D’autres considèrent l’implantation d’un embryon conçu avec des gamètes étrangers comme une « greffe ». Tout ça ne signifiant pas nécessairement une « neutralisation des sentiments », mais renvoyant plutôt « à une reconfiguration des affects ». Car durant les neuf mois de gestation le trouble s’installe : « nos corps et cerveau sont troublés après tout ça » reconnaît Samantha à l’issue de sa première expérience.

Mais tous les bébés, quelle que soit leur origine biologique, découvrent le monde à pleines mains

« Les nouveau-nés passent l’essentiel de leur temps d’éveil à toucher leur visage et leur corps » rappelle Darian Leader dans un livre qui paraît aujourd’hui chez Albin Michel sous le titre Mains. C’est en quelque sorte le stade avancé et purement sensible du miroir. Puis vient celui du plaisir de se gaver et d’étancher la soif et la faim. Les mains ébauchent alors, en se promenant sur le sein maternel ou à défaut sur leur propre visage en agrippant le biberon, un geste qui contient en puissance la force de la pulsion : retrouver les sensations associées à la satisfaction du désir. Les mains accompagnent ensuite toutes les étapes de la croissance : reconnaître les objets, les reliefs de son propre corps, les contours de l’absence. « Le bébé qui suce son pouce se caresse souvent le visage en même temps, comme s’ils étaient deux ». L’objet transitionnel, nounours ou doudou, vient adoucir à pleines mains la frustration due à l’éloignement du sujet du désir, maman à la cuisine ou plus tard au travail. Le psychanalyste rappelle aussi la force de la prise de main d’un nouveau-né, « la tonicité musculaire de l’organe préhensile étant bien plus poussée dans les premières semaines de la vie que par la suite ». Car un bébé « est capable de soutenir d’une seule main tout le poids de son corps ». Quand vient le langage pour poser des mots sur le monde environnant, son origine déictique se fait jour – du grec deixis qui signifie l’acte de montrer. Désigner du doigt une place, ici ou là, un objet, une personne, serait ce point de départ où le geste de la main fait signe. C’est sans doute pourquoi Aristote estimait que « la main est le propre de l’homme en ce qu’elle est capable de tout saisir et de tout tenir ». Et Anaxagore avant lui : « L’homme pense parce qu’il a une main ». Dans son bel éloge de la culture de l’artisanat, publié sous le titre Ce que sait la main, l’anthropologue Richard Sennett citait Kant : « La main est la fenêtre ouverte sur l’esprit ». C’est sans doute pourquoi la gesticulation des mains accompagne souvent la parole, et même son absence, en signe d’évidence muette. Que font les psychanalystes de leurs mains, demande Darian Leader ? Ils prennent des notes, soi-disant. Mais Freud préconisait le contraire. Sa fille Anna pratiquait le tissage ou tricotait. En guise de métaphore de l’activité qui conjugue l’esprit et la main : soit écrire. Dans un autre registre, celui de l’érotisme, on raconte que Bruno Bettelheim voyant une étudiante en train de tricoter dans son amphi lui lança que son activité était un substitut à la masturbation. Celle-ci lui répondit du tac au tac : « quand je tricote, je tricote et quand je me masturbe, je me masturbe ».

Par Jacques Munier

Chroniques

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