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Boualem Sansal, 2011

Questions sur une cavale

5 min
À retrouver dans l'émission

La planque prolongée de Salah Abdeslam dans un quartier de Bruxelles placé sous les radars de toutes les polices soulève de nombreuses questions

Boualem Sansal, 2011
Boualem Sansal, 2011 Crédits : Arne Dedert - Maxppp

Pour Pierre Vermeren cela suppose des complicités et solidarités locales certaines. Dans les pages Champs libres du Figaro l’historien du Maghreb contemporain fait le rapprochement avec d’autres régions de banditisme endémique en Méditerranée où les exemples de cavales abondent, et il évoque les réseaux originaires de la région du Rif au Maroc, spécialisés dans le trafic du haschich. « Or les groupes terroristes de Bruxelles ont trouvé place dans des familles et réseaux rifains - rappelle-t-il - ce qui crée une parenté et des rapprochements évidents avec les milieux propices au banditisme précédemment cités. Dans ces sociétés montagnardes méditerranéennes, a fortiori en exil, on est habitué à se taire, à ne pas poser de question, et à se protéger par la loi du silence. » Dans Le Monde le sociologue Hugues Lagrange adopte le même point de vue « culturaliste » dans un but différent : favoriser à terme les conditions d’une réduction de la fracture « entre les jeunes musulmans qui réussissent et ceux qui se cherchent et tombent parfois dans la radicalisation ». Mais lui aussi invite à ne pas séparer ce phénomène de dérive djihadiste de son contexte plus global, en l’occurrence celui de « la " contre-réforme " qui se déploie depuis trente à quarante ans au Moyen-Orient, notamment dans les sociétés baasistes. Celle-ci a pris une puissance à proportion de l'effondrement de l'Etat et de son appropriation clanique. La polarisation sunnites/chiites est associée à cette désintégration. A quoi s'ajoute, à travers l'échec des " printemps arabes ", la disparition de ce qui aurait pu être une transformation politique démocratique des sociétés du Moyen-Orient et susciter un élan de la part des jeunes issus de l'immigration musulmane dans nos quartiers ». Le sociologue, on s’en souvient, est l’auteur du Déni des cultures, un livre qui avait suscité un vif débat lors de sa parution en 2010, car l’approche culturaliste est rejetée par les sciences sociales dans notre pays, au même titre que les statistiques ethniques, contrairement aux pays anglo-saxons, il est vrai plus communautaristes. Ce courant qui met en évidence l'influence des habitudes culturelles sur la personnalité des individus peut éclairer bien des aspects de la crise actuelle que connaît notre modèle d’intégration et il serait préjudiciable de s’en priver. « Quand une fraction des jeunes français adopte un credo identitaire nationaliste et xénophobe, les jeunes en échec des quartiers pauvres et immigrés trouvent une rédemption dans l'islam radical – observe le sociologue. Culture et religiosité sont complètement mêlées. Ce qui est affirmé en embrassant cet islam radical, c'est à la fois une " dignité " retrouvée, un mode de vie alternatif à celui de la modernité occidentale et un sens, par le sacrifice de soi et le meurtre d'autrui. »

« Il faut savoir aussi accueillir la diversité – ajoute Hugues Lagrange - au lieu de se focaliser sur le voile ou d'autres aspects légitimes d'expression de la diversité culturelle »

Dans la dernière livraison de la revue Le débat, Boualem Sansal rappelle dans un article pénétrant que « si l’on parle des communautés, il convient de considérer la réalité : ces groupements sont des peuples, des émanations de peuples, ils ont une identité, une histoire, une langue, un mode de vie et ne veulent ni ne peuvent en changer, chacun comprend que s’intégrer dans un ensemble dominant c’est se désintégrer. D’instinct, ils se réfugient dans le ghetto pour tenir le siège. » L’écrivain évoque la notion anthropologique définie par Ibn Khaldoun, et si bien appliquée par Michel Seurat à la société syrienne, l’asabiyya, « l’univers mystérieux et sourdement contraignant… qui assure la conscience de groupe et la solidarité au sein de la communauté arabo-musulmane. Quelle autre machine d’intégration pourrait supplanter la asabiyya ? – demande-t-il. Aucune. » Boualem Sansal revient même sur l’histoire de la longue domination ottomane, suivie de celle de la colonisation, où les mêmes ressources ont été mobilisées. Du Levant au Maghreb, une expression les a résumées : « c’est au beylik », qu’on pourrait traduire par « rendez à César », une forme de « résistance passive qui s’exprimait par un mépris absolu de la chose publique », considérée comme appartenant au beylik, le pouvoir ottoman. « Cette attitude – commente l’auteur du Serment des barbares et de 2084 – ravageuse à tous points de vue quand elle s’installe dans la durée et fait culture, a été reconduite sous la colonisation européenne. » Depuis combien de temps parle-t-on du vote des immigrés aux élections locales, une modeste revendication, pourtant. « Au fil du temps – conclut l’écrivain – ce sentiment de dignité offensée rejoint l’orgueil sans faille que l’islam inculque au fidèle et l’isole du monde. De cet enfermement est né l’islamisme… »

Par Jacques Munier

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