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Lille, procès du Carlton

Qui fabrique l'info?

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À retrouver dans l'émission

Aux Assises du journalisme, le prix a été décerné hier soir à l’ouvrage collectif dirigé par Fabrice Arfi sous le titre Informer n'est pas un délit : Ensemble contre les nouvelles censures (Calmann-Lévy)

Lille, procès du Carlton
Lille, procès du Carlton Crédits : Alexis Christiaen - Maxppp

C’est l’occasion de relayer les questions posée par l’hebdomadaire Le un, des questions cruciales pour nos sociétés dites « de l’information » et où le dénommé « quatrième pouvoir » est présumé indépendant des autres, en particulier de celui qui s’avance masqué : le pouvoir économique et financier. Qui fabrique l’info ? Les journalistes ou les communicants, les sondages ou les citoyens ? Le regard, distancié et presque innocent d’un homme venu de l’Est totalitaire forme un préambule édifiant. Dans un discours prononcé à Harvard en 1978, Alexandre Soljenitsyne estime galvaudé ce bien précieux qu’est la liberté de la presse en démocratie, avec une grande clairvoyance : « L’Occident, qui ne possède pas de censure, opère pourtant une sélection pointilleuse en séparant les idées à la mode de celles qui ne le sont pas » observe-t-il en évoquant « des sympathies dirigées en gros du même côté (celui où souffle le vent du siècle) », avec « pour résultat non pas la concurrence mais une certaine unification », comparable dès lors à celle de la presse en régime non-démocratique. L’écrivain dénonce également son « pouvoir de contrefaire l’opinion publique, et aussi de la pervertir » dans des termes qui rappellent singulièrement les analyses de Bourdieu – je cite l’article de 1973 paru dans Les Temps modernes sous le titre « L’opinion publique n’existe pas » : « cette opinion publique est un artefact pur et simple dont la fonction est de dissimuler que l’état de l’opinion à un moment donné est un système de forces, de tensions et qu’il n’est rien de plus inadéquat pour la représenter qu’un pourcentage ». C’est précisément dans ce champ de tensions que le journalisme se trouve enserré, un champ auquel on peut ajouter aujourd’hui l’arrimage du continent numérique hérissé de toute la puissance de ses algorithmes. « Certaines rédactions ont privilégié une écriture de titres permettant aux articles d’être bien placés dans les moteurs de recherche » relève Éric Scherer dans Le un, et dans certains médias « Google dirige la conférence de rédaction du matin car c’est en fonction des requêtes et des recherches des internautes la veille qu’on va déterminer les sujets qui intéressent ». Dans ces « boîtes noires » insondables que sont les algorithmes s’opère le choix du contenu individualisé de votre fil d’actualité « en fonction de votre historique de navigation, de vos like, de vos conversations avec vos amis, de vos réactions aux messages publicitaires ». À l’origine de ces choix éditoriaux en matière d’information, il n’y a plus de journalistes mais des ingénieurs « dont la formation éthique n’est pas très poussée ». Et ces contenus individualisés réduisent à néant le « rôle de ciment et de cohésion de la société » joué par l’information selon Éric Scherer, qui observe que jusqu’à présent aucun journaliste n’a mené d’enquête sur ces nouveaux monopoles.

Les algorithmes s’immiscent aujourd’hui directement dans la vie politique elle-même

C’est l’objet du dossier publié dans les pages de La Tribune. « Un robot à l’Élysée, vite…! » clame Philippe Mabille dans son édito en évoquant celui qui s’apprête à vaincre le champion du monde coréen du jeu de Go. Les élites politiques sont-elles dépassées par le numérique ? Philippe Boyer n’est pas loin de le penser, qui pointe le rôle des sociétés spécialisées en big data électoral, devenues incontournables outre-Atlantique et qui commencent à débarquer sur notre continent, permettant de cibler les campagnes et les initiatives politiques « grâce à une cartographie détaillée intégrant les zones abstentionnistes favorables ou non à tel ou tel candidat ». La puissance de ces algorithmes est-elle en passe de balayer l’espace public, la sainte notion de délibération politique, l’information indépendante qui la nourrit ? « En politique – prévenait déjà Alexis de Tocqueville – ce qu’il y a souvent de plus difficile à apprécier et à comprendre, c’est ce qui se passe sous nos yeux. »

Le Prix spécial du jury des Assises du journalisme a été décerné à Julia Cagé pour son livre intitulé Sauver les médias : Capitalisme, financement participatif et démocratie (Seuil)

C’est l’autre menace qui pèse sur l’indépendance de la presse : son financement, car il peut induire en coulisses censure ou autocensure. Dans des registres différents deux autres livres plaident en toutes lettres pour un service public de l’information. Celui de notre confrère de France Inter Jean-Marc Four, qui rassemble un choix de ses chroniques de déconstruction « De la mécanique médiatique ». Et celui du sociologue Patrick Champagne sur « La double dépendance » du journalisme à la politique ou au pouvoir de l’argent, mais aussi à l’expression formatée de l’opinion. « Si la sociologie peut aider à concevoir une vraie réforme des médias – écrit-il – c’est parce que cette discipline est bifide en ce sens qu’elle est à la fois utopique et réaliste. »

Par Jacques Munier

Une page d’anthologie sur la liberté de la presse aux Etats Unis

Christian Salmon : Storytelling La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits Éditions La Découverte 2008

La Découverte
La Découverte

http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Storytelling-9782707156518.html

Extrait du chapitre 7

« Nous sommes un empire, et nous créons notre propre réalité »

Dans un article du New York Times publié quelques jours avant l’élection présidentielle de 2004, Ron Suskind, qui fut de 1993 à 2000 éditorialiste au Wall Street Journal et auteur de plusieurs enquêtes sur la communication de la Maison-Blanche depuis 2000, révéla les termes d’une conversation qu’il avait eue, au cours de l’été 2002, avec un conseiller de George W. Bush.

Celui-ci, mécontent d’un article que Suskind venait de publier dans le magazine Esquire à propos de l’ancien directeur de la communication de Bush, Karen Hughes, le prit à partie d’une manière inattendue : « Il m’a dit que les gens comme moi faisaient partie de ces types “appartenant à ce que nous appelons la communauté réalité” [the reality-based community] : “Vous croyez que les solutions émergent de votre judicieuse analyse de la réalité observable.” J’ai acquiescé et murmuré quelque chose sur les principes des Lumières et l’empirisme. Il me coupa : “Ce n’est plus de cette manière que le monde marche réellement. Nous sommes un empire maintenant, poursuivit-il, et lorsque nous agissons, nous créons notre propre réalité. Et pendant que vous étudiez cette réalité, judicieusement comme vous le souhaitez, nous agissons à nouveau et nous créons d’autres réalités nouvelles, que vous pouvez étudier également, et c’est ainsi que les choses se passent. Nous sommes les acteurs de l’histoire. […] Et vous, vous tous, il ne vous reste qu’à étudier ce que nous faisons” (1)

Ces propos, tenus par un responsable politique américain de haut niveau (sans doute Karl Rove) quelques mois avant la guerre en Irak, ne sont pas seulement cyniques, dignes d’un Machiavel médiologue : ils semblent s’élever d’une scène de théâtre plutôt que d’un bureau de la Maison-Blanche. Car ils ne posent pas seulement un problème politique ou diplomatique. Ils ne se contentent pas de reconduire les vieux dilemmes qui agitent depuis toujours les chancelleries, opposant pragmatiques et idéalistes, réalistes et moralistes, pacifistes et bellicistes, ou, en cette année 2002, défenseurs du droit international et partisans du recours à la force. Ils affichent une nouvelle conception des rapports entre la politique et la réalité : les dirigeants de la première puissance mondiale se détournent non seulement de la realpolitik, mais du simple réalisme, pour devenir créateurs de leur propre réalité, maîtres des apparences, revendiquant ce qu’on pourrait appeler une realpolitik de la fiction.

Déjà investi du pouvoir surnaturel de guérir (ou de soigner les plaies de la nation blessée par le terrorisme, comme on l’a vu dans le chapitre 5) attribué jadis aux rois thaumaturges étudiés par Marc Bloch (2), l’exécutif américain se voyait doté par le spin doctor de la Maison-Blanche d’une puissance véritablement « démiurgique », capable de créer sans cesse de nouvelles « réalités » inaccessibles à la raison et à l’observation.

L’article de Suskind fit sensation. Les éditorialistes et les bloggers s’emparèrent de l’expression « reality-based community », qui se répandit sur le Web – où le moteur de recherche Google en comptabilisait, en juillet 2007, plus d’un million d’occurrences. L’encyclopédie Wikipedia a ouvert une page qui lui est consacrée. Selon Jay Rosen, professeur de journalisme à l’université de New York, « beaucoup à gauche ont repris ce terme à leur compte, en s’autodésignant sur leurs blogs comme “dignes membres de la communauté réalité”, tandis que la droite s’en moquait : “Ils sont reality-based ? OK, super !” (3)

C’était un exemple parfait de ce que Bill Keller, le directeur éditorial du New York Times, a défini comme un « scoop intellectuel » : « C’est lorsque vous êtes capable d’identifier tous les éléments d’une situation que chacun peut voir et être le premier à les mettre en relation d’une manière significative et convaincante. » (4) « C’est le seul article de journalisme politique qui m’ait jamais fait pleurer », allait jusqu’à affirmer Jay Rosen, dans son long commentaire de l’article de Suskind : « Je me suis senti tout de suite très proche de lui, car il essayait de nous alerter à propos de quelque chose qui semblait fou, mais qui était tout à fait réel. J’ai compris qu’il n’y arriverait pas et j’ai senti que lui aussi le savait ; c’est ce qui rendait son article si triste à lire. »

« Au cours des trois dernières années, expliquait Rosen en juillet 2007, en fait depuis le début de l’aventure en Irak, les Américains ont assisté à des échecs spectaculaires du renseignement, des effondrements spectaculaires dans la presse, une faillite spectaculaire des dispositifs publics de contrôle des actions du gouvernement, comme la disparition de la surveillance du Congrès et le court-circuitage du Conseil national de sécurité, qui ont été mis en place précisément pour éviter ces événements. […] En parlant de “défaite de l’empirisme”, Suskind a mis le doigt sur l’essence de ce processus, consistant à limiter la délibération, le contrôle, la recherche des faits, l’enquête de terrain. […] Un nouveau modèle est apparu sous George W. Bush et Dick Cheney : les classiques checks and balances [freins et contrepoids propres au système politique américain] ont été abandonnés, afin que le pouvoir exécutif puisse agir plus librement. » (5)

La réaction du pouvoir à l’article de Suskind fut à la hauteur de son écho : selon Eric Boehlert, du webzine Salon.com, Suskind, qui avait ses entrées à la Maison-Blanche au début du mandat de George W. Bush, « figure désormais en tête de la liste des ennemis de l’administration, parmi les journalistes les moins favorisés». (6) Dans son entretien d’octobre 2004 avec ce journaliste, Ron Suskind observait que ces pratiques constituaient une rupture avec une « longue et vénérable tradition » de la presse indépendante et du journalisme d’investigation. Il dénonçait une campagne « puissante et diversifiée, coordonnée nationalement », visant à discréditer la presse. À Eric Boehlert, qui lui demandait s’il pensait que de telles attaques visaient à en finir avec le journalisme d’investigation, Suskind répondait : « Absolument ! C’est bien là l’objectif, que la communauté des journalistes honnêtes en Amérique disparaisse, qu’ils soient républicains ou démocrates, ou membres de la grande presse. […] Il ne nous restera plus ainsi qu’une culture et un débat public fondés sur l’affirmation plutôt que sur la vérité, sur les opinions et non sur les faits. Parce que lorsque vous en êtes là, vous êtes contraint de vous fier à la perception du pouvoir. Et la perception comme instrument d’un pouvoir exécutif tout-puissant, c’est la grande combinaison que nous voyons à l’œuvre actuellement dans la politique américaine. »


Notes du chapitre 7

(1) Ron Suskind, « Without a doubt, faith, certainty and the presidency of George W. Bush », The New York Times, 17 octobre 2004.

(2) Marc Bloch, Les Rois thaumaturges, Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », Paris, 1983.

(3) Jay Rosen, « The retreat from empiricism and Ron Suskind’s intellectual scoop », The Huffington Post, 4 juillet 2007.

(4) Byron Calame, « Scoops, impact or glory : what motivates reporters ? », The New York Times, 3 décembre 2006.

(5) Jay Rosen, « The retreat from empiricism and Ron Suskind’s intellectual scoop », loc. cit.

(6) Eric Boehlert, « Reality-based reporting », Salon.Com, octobre 2004, http://dir.salon.com/story/news/feature/2004/10/20/ron\_suskind/index.html.

Patrick Champagne : La double dépendance - Sur le journalisme (Raisons d’agir)

Alternativement défenseur héroïque de la liberté d'information quand il est grand reporter ou complice servile des puissants quand il sert des médias tenus par l'argent, le journaliste a une image ambiguë. Il doit de fait composer avec les contraintes propres au métier (réactivité, urgence, polyvalence, disponibilité, concision, etc.), mais surtout il subit, en partie à son insu, les puissants rapports de force propres aux champs politique et économique. A partir de cas très concrets - une manifestation de rue, la fausse agression du RER D, la crise du journal Le Monde et les avis de son médiateur, etc. - ce livre analyse toute la part d'arbitraire qui gouverne les luttes entre les journalistes, machines à produire l'"événement". Plus largement, il donne les instruments permettant de comprendre la fabrique de l'actualité et les modalités de production de l'"opinion publique". (Présentation de l’éditeur)

Jean-Marc Four : De la mécanique médiatique. L’info, un service public (lemieux-éditeur)

« C’est une cicatrice personnelle. […] Le 21 avril 2002, Jean-Marie Le Pen se qualifie pour le second tour de la présidentielle. Le premier grand cap de l’ascension du Front national, le début de la fin du tabou. J’ai longtemps tourné dans ma tête ce que nous avons collectivement fait dans les médias, moi y ­compris, pendant ces mois de mars et d’avril 2002. […] Notre responsabilité, la mienne y ­compris, est évidente dans le succès de J.-M. Le Pen. Cela ­m’a valu plusieurs nuits sans sommeil. »

Une réflexion dense sur le journalisme de service public à l’heure de la com’ politique et des réseaux sociaux

J.-M. Four examine sans complaisance ni esquive les plaies du métier. Il raconte ce qu’il a vu et vérifié : la paresse intellectuelle et le « tourne en rond », l’entre-soi et le triomphe de la société du spectacle. Rien n’est perdu, pour peu que les journalistes retrouvent le goût du terrain, du reportage et d’une certaine passion civique. (Présentation de l’éditeur)

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