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A quoi pensent les philosophes

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La philosophe américaine Judith Butler était à Paris au moment des attentats. Elle a confié à Libération ses premières réflexions

Alors que des voix se sont élevées, notamment chez les magistrats, pour en appeler à la retenue et au discernement dans l’application des mesures judiciaires autorisées par l’état d’urgence, et que l’enquête de Laurent Borredon dans Le Monde pointe déjà des cas vraisemblables de dérapage dans l’assignation à résidence, Judith Butler, instruite par son expérience du 11 septembre 2001, nous met en garde face à la suspension de la démocratie. « La distinction Etat/armée se dissout sous l’effet de l’état d’urgence – prévient-elle. Les gens veulent voir la police, et ils veulent une police militarisée pour les protéger. » Mais elle estime que c’est « un souhait dangereux, même s’il est compréhensible. » Car si « une version de la liberté est attaquée par l’ennemi », « une autre version est restreinte par l’Etat ». Le message de la philosophe pourrait se résumer ainsi : sommes-nous en train de pleurer les morts ou de nous soumettre à la puissance d’un Etat sécuritaire renforcé ? « Sur le plan politique – ajoute-t-elle – la question semble être : quelle version de la droite sortira des urnes aux prochaines élections ? Et qui devient maintenant une droite acceptable dès lors que Le Pen est «au centre» ? Voilà qui laisse présager des temps terrifiants et tristes, mais espérons que nous pourrons toujours penser, parler et agir au milieu de tout ça. » Un motif d’espoir serait pour elle confirmé dans le fait qu’au lendemain des attentats les rassemblements d’hommage aux morts étant proscrits elle s’est néanmoins rendue à l’un d’eux, sur la place de la République. « La police ne cessait d’inviter la foule à se disperser - a-t-elle alors observé - mais rares ont été ceux qui ont obtempéré. »

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« On préférerait se taire. Devant l’horreur et l’émotion – souffle-t-il.

Il faut pourtant essayer de parler. Non seulement parce que l’émotion l’appelle mais aussi et surtout parce que la puissance de cette émotion tient à autre chose qu’à l’ampleur des attentats. » Car « il y a plus en elle : il y a l’ampleur d’une longue séquence commencée il y a environ 25 ans dans l’Algérie des années 1990 avec la fondation du GIA. Cela signifie qu’un processus se déploie, qu’une maturation a lieu, qu’une expérience se caractérise. » Celle-ci a nom « fondamentalisme », ou « fanatisme ». « Mais comment ne pas remarquer qu’il aura répondu à ce qu’on peut désigner comme le fondamentalisme économique inauguré avec la fin du partage bipolaire et l’extension d’une globalisation déjà engagée et désignée presque deux générations plus tôt ? Comment ne pas relever aussi l’empressement à effacer les expériences totalitaires comme si la simple démocratie représentative accompagnée du progrès technique et social répondait parfaitement aux inquiétudes levées depuis longtemps par le nihilisme moderne, et au « malaise dans la civilisation » dont parlait Freud en 1930 ? » Lorsqu’un monde se défait, observe-t-il, des « folies s’exacerbent » et « surgissent des possibilités létales », comme au temps des guerres de religions. Aujourd’hui « notre humanisme productiviste et naturaliste se dissout lui-même et ouvre la porte aux démons inhumains, surhumains, trop humains… » « Nous sommes devant un état de notre histoire – celle de cet « Occident » devenu la machine mondiale affolée d’elle-même » ajoute le philosophe, qui met l’accent sur la force d’inertie de cette évolution récente du cours du monde avant de conclure : « Il serait trop facile de condamner cette histoire, autant que de vouloir la justifier. Mais nous ne pouvons pas ne pas nous demander s’il est possible de la sortir de sa propre impasse. En parlant de la prise de Rome par Alaric, Augustin, dans Hippone où affluaient les réfugiés romains, déclarait : « de la chair oppressée doit sourdre l’esprit ». Où trouver l’esprit aujourd’hui ? »

Jacques Munier

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