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Récit national ou histoire sociale ?

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De toutes les matières scolaires, l’histoire est assurément la plus politique

On le voit avec la surenchère sur la question de l’identité nationale, à l’occasion de la campagne présidentielle. Un candidat sarthois à la primaire de la droite envisageait cet été de réécrire les programmes d’histoire pour les concevoir comme un récit national – « les enfants chinois apprennent par cœur la liste des dynasties qui ont régné sur leur pays » affirmait-il, alors que « les jeunes français ignorent des pans de leur histoire ou pire encore apprennent à en avoir honte »… Plus récemment nos ancêtres les Gaulois se sont invités dans le débat. Suite à la polémique déclenchée par la refonte des programmes d’histoire, la ministre de l’Éducation nationale avait invité l’an dernier les historiens à plancher sur la question : l'histoire est-elle une science sociale, un récit ou un roman national ? Faut-il ressortir l'évangile républicain des élèves du primaire de 1883 à l'entre deux guerre, l’Histoire de France d’Ernest Lavisse – l' «instituteur national», selon Pierre Nora – un roman qu i fait des écoliers les futurs héros d'une patrie une et indivisible, des Gaulois à la République ? Claude Lelièvre, spécialiste de l’histoire de l’éducation, dénonçait alors une confusion des genres : « De quoi parle-t-on ? De programmes d'histoire ou d'affrontements larvés autour de l'immigration et de l'identité nationale? » Non sans préciser que depuis la IIIe République c’est seulement à l'école primaire que ce roman national était enseigné. Au collège, des grandes civilisations antiques aux guerres du XXe siècle, les programmes sont davantage un récit de l'histoire de l'Europe et de l'Occident. Dans Charlie Hebdo Antonio Fischetti plaide quant à lui pour l’histoire sociale, « qui donne la place aux gens du peuple ». Même s’il est moins facile d’écrire cette histoire car « les petites gens laissent peu de traces dans les archives », si ce n’est dans les rapports de police, ces « vies minuscules » reflètent au moins autant une époque que les stratégies ou les manœuvres des puissants. Et « alors que le récit national relate « ce qui a été », l’histoire sociale, en mettant en valeur les rapports de pouvoir, montre « ce qui aurait pu être », et de là que l’histoire est une construction ».

La dernière livraison de la revue Critique rend hommage à l’œuvre de Mona Ozouf

L’historienne de la Révolution française et de la construction de l’idée républicaine « nous arme pour affronter nos propres monstres dans le labyrinthe du présent » en revisitant les contradictions qui aimantent notre histoire, avertissent les coordonnateurs du numéro, dont Pierre Birnbaum. Née bretonne, elle revient dans le bel entretien qui ouvre le dossier sur sa double filiation, celle de la maison et celle de l’école : « Nos ancêtres les Gaulois », la formule faisait sourire sa mère, laissant entendre qu’il y en avait d’autres, « nos ancêtres les Gallois ». Chez Jules Ferry, auquel elle a consacré un livre, elle admire qu’il ait bricolé « quelque chose qui n’est pas facilement tenable entre héritage et liberté », et qu’il ait résolu le problème de la République en son temps, celui de la durée. À propos de l’identité française et des appartenances multiples auxquelles nous pouvons « accrocher » notre liberté, mais qui peuvent devenir son envers, elle évoque le 11 janvier, ces « retrouvailles avec nous-mêmes, alors que ce « nous-mêmes » était abîmé depuis des années par le discours décliniste ». Que l’on arbore « Je suis Charlie » ou « je suis flic » alors qu’on ne l’est pas lui a rappelé le cri de mai 68 dans les manifs suite à l’interdiction de séjour de Cohn-Bendit : « Nous sommes tous des juifs allemands », comme « une sorte d’abstraction émancipatrice, libératrice ». Une réminiscence aussi pour elle d’un désir lointain : « J’ai eu très envie, pendant longtemps dans ma jeunesse, de dire « nous » : cela explique mon passage au Parti communiste. C’était un endroit où l’on disait « nous » avec tranquillité, bonheur – et, avec en face, l’indispensable adversaire. »

Dans les pages débats de L’Humanité, Nicolas Dutent a lu pour nous le dernier livre du philosophe Jean-Luc Nancy

Un recueil de textes où figure le poignant article publié dans les colonnes du quotidien au lendemain des attentats du 13 novembre sous le titre « Le poids de notre histoire ». Celui « d’une longue séquence commencée il y a environ 25 ans dans l’Algérie des années 1990 avec la fondation du GIA », concomitante de celle d’une mondialisation pressée « d’effacer les expériences totalitaires comme si la simple démocratie représentative accompagnée du progrès technique et social répondait parfaitement aux inquiétudes levées depuis longtemps par le nihilisme moderne ». Le titre du livre s’instruit d’une histoire durable, celle du désarroi devant le vide, l’effet de souffle provoqué par l’événement : « Que faire ? », question posée par Lénine au seuil de la révolution russe. Pour le philosophe, ce « faire sans rivages » reste aujourd’hui ancré dans l’idée de justice. Laquelle est « la liberté en action » selon l’indispensable Joseph Joubert, le secrétaire de Diderot.

Par Jacques Munier

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