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Donald Trump

Réinventer l'art oratoire

5 min
À retrouver dans l'émission

L'année 2016 aura été marquée par la victoire du parler atypique du candidat Donald Trump sur la rhétorique classique d'Hillary Clinton.

Donald Trump
Donald Trump Crédits : DON EMMERT - AFP

Composée de phrases courtes, d'arguments parfois confus et d'expressions familières, la rhétorique du candidat républicain, aura marqué un tournant dans l'histoire de l'art oratoire. Car à l'heure des brèves déclarations sur Twitter ou Facebook, « le grands discours n'a pas la partie facile » se désole Andreas Sentker dans un article de Die Zeit, publié par la revue Books. Le directeur des pages Savoir de l'hebdomadaire allemand regrette que la rhétorique se résume désormais aux petites phrases courtes cousues sur mesure pour les médias, « citations prêtes à l'emploi pour le journal télévisé ou la presse ». Appelant à réapprendre l'art oratoire, le journaliste suggère comme l'enseignaient les professeurs de rhétorique de l'Antiquité de retrouver l'art de bien dire qui est aussi celui de dire le bien. Andreas Sentker revient sur les grands orateurs qui ont marqué l’histoire : Martin Luther King et son discours du 28 août 1963 au Lincoln Memorial, marqué par le célèbre "I have a dream", ce grand rêve prononcé neuf fois. Ou encore John Fitzgerald Kennedy qui prononce "Ich bin ein Berliner" deux mois plus tôt à Berlin Ouest, une phrase écrite en phonétique sur une petite fiche bleu claire, ajoutée à son discours le jour même. Sont réunis ici "les trois piliers de l'art oratoire – l'ethos, le logos et le pathos –" décrits par Aristote. Mais les deux hommes ne tiennent pas seulement un discours, ils l'incarnent. « Il ne s'agit pas là d'argumentation politique mais d'émotion calculée » précise le journaliste. Une phrase de Cicéron à ce propos ne manque pas de faire écho au discours politique actuel : "Rien n'est plus important dans l'éloquence que de rendre l'auditoire propice à l'orateur et de l'émouvoir au point qu'il se laisse conduire davantage par la force de ses sentiments et par ses passions que par le jugement et la réflexion". Or "ce genre de spontanéité a quasiment disparu de la rhétorique politique", déplore Andreas Sentker, l'omniprésence des médias et des réseaux sociaux prêts à rendre indélébile chaque erreur, oblige désormais les orateurs à coller à leur texte.

Et c'est sur les réseaux sociaux que plusieurs femmes et hommes politiques laissent libre cours à leur franc-parler, devenu une véritable stratégie de communication politique.

Destiné à créer une proximité avec les citoyens, ce franc-parler, cette authenticité de surface, peut aussi être interprétée comme une provocation à l'encontre de la rhétorique traditionnelle de l'establishment, bouc émissaire favori de Donald Trump. C'est ce concept du « tout dire » et son évolution dans la littérature qu'analyse Philippe Roussin dans le dernier numéro de la revue Communications. Tout dire selon le directeur de recherche au CNRS, "désigne un excédent ou un écart par rapport à la liberté d'expression juridiquement définie. Tout dire appartient par ailleurs, aux sphères de l'aveu et du franc-parler. » Qualifié comme un droit à l'expression libre à l'infini, le "tout dire" met fin à la gestion rhétorique implicite dans les rapports hiérarchiques. Le franc-parler des politiques prend ainsi aujourd'hui parfois la forme d'insultes ou de propos grossiers. Sorte de mépris pour les usages sociaux que Philippe Roussin met en perspective en citant les écrits de Jean-Jacques Rousseau dans Discours sur les sciences et les arts : « La politesse uniformise [...] elle nous fait suivre les usages, jamais son propre génie. » Le philosophe des Lumières associe ainsi la politesse à une forme d'inauthenticité, à un manque de sincérité. Ce "voile uniforme et perfide" est aussi le signe d'une société corrompue dans les écrits de Rousseau. Tout dire revient alors pour l'auteur des Confessions « à opter pour le langage de l’honnêteté contre celui de la décence. »

A lire : Les mots de Donald Trump

Dans l'art oratoire, les imperfections sont vraisemblablement bien plus utiles que ce qu'on pourrait supposer.

Répétitions, hésitations, autocorrections, toutes ces béquilles verbales qui ponctuent le discours et trahissent parfois notre nervosité ou notre fatigue, sont en réalité aussi indispensables à notre compréhension que les mots eux-même. C'est ce que nous révèle Courrier International dans un article de Julie Sedivy initialement publié par le magazine scientifique américain Natilus. La professeure de linguistique et de psychologie nous rapporte que ponctuer ses phrases de « heu » ou « hum » n'est pas un défaut, plusieurs expériences ont montré "que les mots précédés de ce qu’on appelle des disfluences sont plus facilement mémorisés par les auditeurs". Bannis de notre langage depuis les premiers enregistrements de la voix humaine, ces intrus auraient tendance à retrouver leur place au sein des discours, mais cette fois-ci chez les robots. Julie Sedivy signale la multiplication d'expériences destinées à insérer des disfluences naturelles dans les logiciels de synthèse vocale pour permettre aux auditeurs de se sentir plus à l'aise en présence des voix artificielles. « Ainsi les robots dépourvus d'égo intègrent-ils des tics, que les humains préoccupés par leur image, ont rejetés » conclut la professeure en linguistique.

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