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Repenser la révolution

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Ce n’est pas la primaire de la gauche qui inspire cette idée, mais un hommage à Lucien Sève dans les pages débats de L’Humanité.

Trois intervenants au colloque organisé par la Fondation Gabriel-Péri sur la pensée de l’émancipation chez le principal contradicteur de Louis Althusser publient leur contribution, dont la philosophe Cynthia Fleury. Les débats tournent autour de l’ouvrage qui avait déclenché la polémique au plein essor du structuralisme et de « la mort du sujet » : Marxisme et théorie de la personnalité. Lucien Sève, à partir d’une lecture attentive de Marx tentait de réintroduire la dimension du sujet dans le processus d’émancipation, anticipant en cela ce qu’Alain Touraine devait désigner comme les « nouveaux mouvements sociaux » : femmes, jeunes, homosexuels, écologistes… Le primat de la dimension collective, voire de la « masse ouvrière » dans le combat pour l’émancipation était abandonné au profit d’une vision davantage centrée sur les potentialités émancipatrices de l’individu. Lucien Sève montrait par exemple que l’injonction de former « une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous », présente à la fin du Manifeste du parti communiste avait longtemps été lue à l’envers : le libre développement de tous étant devenu la condition de l’émancipation de chacun. Dans un entretien enregistré en 2013, le philosophe qui avait quitté le parti résumait ainsi sa position : « la richesse de l’humanité, c’est deux choses intimement connexes : c’est la complexité cumulative des acquis sociaux et culturels, mais c’est aussi la singularité inépuisable des biographies personnelles… En chaque individu se réfracte singulièrement l’ensemble des acquis sociaux. » D’où l’importance pour lui de l’autonomie de l’initiative individuelle, « pas dans un sens de délitement anarchique mais de nouvelle modalité d’organisation ». Sur le modèle du fonctionnement du cerveau, où il n’y a pas de centre de commandement mais le produit d’une interaction permanente. C’est ce que retient notamment Cynthia Fleury dans la pensée du philosophe marxiste : « l’articulation entre l’individu et la société, entre l’éthique qui vise le déploiement du caractère agent de l’homme et la politique qui vise à l’émancipation collective, et qui ne devrait pas se réduire à l’organisation des vies sous contrôle ».

Repenser la révolution, c’est aussi reconsidérer les catégories historiques où nous l’interprétons, comme l’a montré Michel Foucault avec le concept de « discontinuité »

Le contre-modèle étant ici l’ouvrage de Tocqueville sur L’Ancien Régime et la Révolution qui analyse l’événement révolutionnaire non pas comme une rupture mais comme l’aboutissement d’un processus engagé de longue date et dont l’achèvement est la centralisation de l’État. En l’occurrence, ce n’est pas la fécondité de l’analyse qui est en cause, notamment pour notre culture politique nationale, mais la perspective historique. La dernière livraison de la revue Critique qui paraît aujourd’hui est entièrement consacrée à Michel Foucault, dont l’œuvre inédite n’en finit pas de crépiter, sous « l’énorme massif de vingt à trente mille feuillets que recèle le Fonds Foucault ». Au sommaire notamment une conférence inédite sur la littérature et la folie, et la contribution de Martin Rueff sur le projet historiographique du philosophe de « faire une histoire des discontinuités », qu’il rapproche de la pensée de Walter Benjamin sur la dialectique de l’actualité et de la mémoire du passé. Foucault n’a jamais cité Benjamin et c’est tout l’intérêt de ce parallèle. « L’histoire des hommes est la longue succession des synonymes d’un même vocable. Y contredire est un devoir » Le programme ébauché par René Char est appliqué à la lettre par les deux archéologues de la modernité. « Écrire l’histoire, c’est l’arracher à la continuité de la tradition », écrit Benjamin dans la VIIème thèse de Sur le concept d’histoire. Il s’agit au fond de réaliser le vœu de Hegel dans les pages qui ouvrent la Science de la logique : saisir, pour la comprendre, la notion de « commencement ». C’est là que se joue une dialectique subtile entre l’actualité qui nous fait voir l’histoire avec les yeux qu’elle nous a donnés, comme disait encore Hegel, et la recherche attentive de ce que fut le présent actif dans l’événement du passé, soit au delà de « vagues analogies » avec notre présent, mettre l’actualité « au défi de remplir la tâche dialectique précise qu’elle est appelée à accomplir ». Pour Walter Benjamin, cette mise à l’épreuve de la vérité de l’action présente au regard de l’histoire revient alors à allumer « la mèche de l’explosif qui est enfoui dans l’Autrefois ».

Il s’agit aussi de rompre avec ce qu’il appelait « l’histoire des vainqueurs »

Un collectif d’historiens lui a emboîté le pas dans un livre sur l’histoire des défaites en Europe (Nouveau Monde éditions). Car « la conscience de la défaite contraint à la remise en cause et au renouvellement de la pensée. » Afin de construire un « nouvel horizon d’attente ».

Par Jacques Munier

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