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Giorgio Agamben, Venise, mars 2016

Révolution

4 min
À retrouver dans l'émission

Le mot « révolution » revient en force dans le vocabulaire politique et tout comme « peuple » il reste jusqu’à preuve du contraire un signifiant vide.

Giorgio Agamben, Venise, mars 2016
Giorgio Agamben, Venise, mars 2016 Crédits : Ulf Andersen - AFP

« Disposer des mots sans les choses», permet de « disposer des hommes en disposant des mots », affirmait Paul Ricoeur. Dans les pages idées de Libération, Simon Blin fait le tour des différents usages du vocable révolution : Mélenchon la voit « rouge » et ancrée dans une histoire citoyenne, « pacifiquement radicale » qui doit faire tomber la Bastille néolibérale, Macron la présente comme une « une invitation à démonter « un système organisé pour protéger l’ordre existant », un « produit d’appel censé défier toute concurrence » mais « qui ne fait pourtant qu’esquisser quelques pistes de réformes ». Pour Fillon, c’est la révolution conservatrice, et pour Le Pen tendance bleu marine ce serait toujours la révolution nationale version Pétain. Dans un contexte où « les inégalités économiques et sociales se creusent », où « des terroristes islamistes menacent la liberté d’expression », et où « l’état d’urgence qui en découle suspend nombre de nos libertés publiques », le besoin de grands récits revient en force. Les politiques l’ont bien compris et, si l’on en croit la philosophe Perrine Simon-Nahum, invoquer la révolution permettrait « de répondre à un manque d’horizon d’attente. Il s’agit de reprendre le contrôle sur notre futur. L’offre politique n’arrivant plus à proposer de vision à long terme, la notion de révolution introduit une nouvelle façon d’appréhender l’avenir, fondée sur une rupture émancipatrice. » Peut-être est-ce l’auto-désignée « révolution numérique » qui a répandu l’usage décomplexé et résolument atmosphérique du mot révolution. Une chose est sûre : elle a institué l’empire de la communication dans ce que Zygmunt Bauman désignait comme la « société liquide, changeante et kaléidoscopique », où l’action politique orientée par l’intérêt général est devenue difficile, voire impossible.

Faut-il pour autant revenir au lexique biblique et messianique de l’espérance ?

C’est ce que suggère Frédéric Boyer dans la dernière et superbe livraison de la revue _Critique_, consacrée à Giorgio Agamben, qui paraît aujourd’hui. L’une des questions constitutives de la condition humaine, selon Kant – « Que m’est-il permis d’espérer ? » – renvoie en effet à une aspiration profonde et durable qui a pu prendre et prend encore un sens eschatologique. Mais dans l’esprit du philosophe des Lumières elle avait un sens foncièrement séculier. Spes fallax, l’espérance est trompeuse sous le signe de la foi mais elle constitue une formidable ressource de sens et d’action dans l’ordre politique. Pour autant, « ce qui marque notre temps, c’est l’espérance désactivée », un terme étonnamment moderne de Paul appliqué aux prophéties de la Tora. Aujourd’hui, « l’obsession sécuritaire, les dérives de l’économie de marché et de la financiarisation des échanges » ont ramené et réduit l’espérance à la fatalité. Libre à nous de retrouver l’énergique sagesse des psaumes : « L’espérance des pauvres, des humiliés n’est pas morte à jamais » (Psaume 9, 19). Elle nous indique que « l’espérance, ce n’est pas vivre dans un autre temps, un à venir, mais bel et bien habiter de façon radicale le maintenant comme événement », ce que Paul, l’apôtre des Grecs (et du monde) désignait avec eux comme le kairos, le dieu ailé de la circonstance et de l’opportunité, qu’il faut savoir saisir. Maïmonide confirme: « ce que les sages appellent le monde à venir n’a pas son principe dans le fait que ce monde n’arriverait qu’après la disparition du nôtre : ce monde à venir est constamment existant ».

Dans ce N° de la revue Critique, Marielle Macé, auteure d’un livre sur le style, s’intéresse à la question des « formes de vie »

Pour elle, dans la lignée de Foucault, Agamben n’a cessé de s’intéresser à cette question, celle du comment « où nous tenons tous en constant déséquilibre » et non pas celle, traditionnelle, de la métaphysique : la question pourquoi ? « En visant de livre en livre une ontologie des formes du vivre qui est toujours aussi une éthique et une politique, Agamben a relancé cette question avec beaucoup de force ». Notamment lorsqu’il explore des figures « et des situations d’une intensité extrême, parfois insoutenables : l’atroce péril de la vie nue, la figure du « musulman » au sein des camps de concentration », ainsi qu’on désignait ceux qui, au stade ultime de la résignation, attendaient la mort dans une posture de soumission. Mais la manière et la forme de vie est aussi une ressource pour dépasser la contingence des corps, et des règles. Jacques Dalarun revient sur le livre d’Agamben intitulé « De la très haute pauvreté, Règles et formes de vie », et au vœu cardinal des ordres mendiants comme les franciscains. L’idée de la pauvreté volontaire est qu’on peut opposer un droit d’usufruit légitimé par les commandements divins au droit de propriété qui assure et reconduit des dynasties que seule justifie la transmission d’un héritage. Une idée révolutionnaire…

Par Jacques Munier

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