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Éric Vuillard

Revue des livres

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Harry Frankfurt, Éric Vuillard (photo), Georges Lukacs, Ernst Bloch...Des livres pour éclairer le monde

Éric Vuillard
Éric Vuillard Crédits : Stéphane de Sakutin - AFP

Les éditions Mazarine rééditent un grand classique du désenfumage : De l'art de dire des conneries, du philosophe américain Harry Frankfurt.

On bullshit, dans sa version originale, revient à point nommé dans cette période de campagne électorale. « Comment ne pas penser à Donald Trump, ou à François Fillon, se débattant avec la réalité – relève Philippe Douroux dans _Libération_ – en lisant ceci : « A cause de l’indulgence excessive dont il bénéficie [de la part de son entourage], le baratineur finit par ne plus prêter attention à ses propres assertions, de sorte que son sens des réalités a tendance à s’atténuer, voire à s’évanouir. » Ou encore : « Le domaine de la publicité, celui des relations publiques, et celui de la politique abondent en conneries si totales et absolues qu’elles constituent de véritables modèles classiques de ce concept. » Harry Frankfurt distingue deux catégories d’enfumeurs : le menteur et le baratineur. « Un menteur tient compte de la vérité et, dans une certaine mesure, la respecte » car il sait « que ses déclarations sont fausses. A l’inverse, le baratineur n’est pas tributaire d’une telle contrainte : il n’est ni du côté du vrai ni du côté du faux. » C’est pourquoi le règne actuel de la « post-vérité » va au-delà du recours au mensonge en politique, car le menteur se réfère encore à la vérité, il a besoin qu’on croie que ce qu’il dit est vrai. Le bonimenteur s’en moque. « Le bullshitter – dit encore Harry Frankfurt – n'a qu'un objectif : gagner. Il bluffe, comme au poker. Il ne demande pas qu'on croie ce qu'il dit, mais qu'on croie en lui. »

La dernière livraison de la revue _Critique_ est consacrée au mensonge des « aspects positifs de la colonisation »

Dans sa contribution – Le chant sinistre de la conquête – Marielle Macé revient sur « cette grande conversation que la littérature entretient désormais avec l’histoire », à propos de l’œuvre d’Éric Vuillard. « Conquistadors fait le long récit de la conquête du Pérou par Francisco Pizarre, « bâtard illettré », « avide et féroce » qui chercha à surplomber l’obscurité de sa naissance. » Très vite, le récit « verse dans la boue, le dégoût, l’aventure enragée et hébétée de mercenaires à qui il fut soudain donné, par le crime, de devenir des roitelets arrogants ». Dans cette « épopée à l’envers », le monde inca se dresse avant de disparaître : « un monde riche et plein, différent, qui s’écroule dans un ruissellement d’or ». Marielle Macé souligne que « l’auteur se demande sans cesse ce que c’est qu’être un peuple pour qui le monde est quelque chose qui se conquiert et se ruine ». Trois siècles après, l’Europe entonne à nouveau en Afrique « le chant sinistre de la conquête : défrichage, comptoirs, massacres ». C’est l’histoire de Congo, où Éric Vuillard s’intéresse à la conférence de Berlin à la fin du XIXème siècle, qui se partage le continent noir. Ou encore celle de Tristesse de la terre, qui raconte les menées de l’entrepreneur en spectacles Buffalo Bill, et son Wild West Show où le grand chef sioux Sitting Bull figure en personne pour vendre les produits dérivés du génocide des Indiens. « Qu’espèrent de tels livres de leurs lecteurs ? » demande Marielle Macé. « Qu’ils enragent et s’animent devant la folie assassine du négoce, de l’exploitation, puisque c’est eux qui coulent et se placent au cœur répugnant de ces trois récits, c’est-à-dire de toutes les conquêtes. »

Alix Bouffard s’inquiète dans L’Humanité du sort réservé par le pouvoir hongrois aux Archives Lukacs alors que paraissent deux livres du philosophe

L’indispensable auteur de la Théorie du roman ou du Jeune Hegel est en effet la cible des tentatives d’obstruction du gouvernement Orbán et de ses affidés à la municipalité de Budapest. Situées dans son ancien appartement, les Archives sont régulièrement menacées de fermeture et la recherche sur son œuvre est ainsi rendue impossible. Les éditions Delga publient son Ontologie de l’être social, et une nouvelle traduction de La Destruction de la raison. Le philosophe est pourtant une figure marquante de l’histoire hongroise : marxiste hétérodoxe et pétri de littérature, ministre de la culture du gouvernement d’Imre Nagy, exilé lors de la répression de l’insurrection de Budapest par les chars russes, l’auteur d’Histoire et conscience de classe est aujourd’hui dans son propre pays l’objet de tentatives d’effacement. Guy Debord et Lucien Goldmann ont jadis célébré leur dette à son égard.

Les éditions Lignes publient un long entretien d’Ernst Bloch – exact contemporain de Lukacs – sous le titre Rêve diurne, station debout & utopie concrète

Pour les lecteurs enthousiastes de L'Esprit de l’utopie ou du Principe espérance, c’est un extraordinaire témoignage du parcours dans le siècle passé d’un immense intellectuel, témoin et penseur à la fois des grands mouvements révolutionnaires et esthétiques de son temps. Du séminaire de Georg Simmel à son adresse à Ulbricht, le premier secrétaire du PC de la RDA pour qu’il démissionne dans l’intérêt du peuple, l’ami de Lukacs, de Brecht, d’Adorno ou de Klemperer fait ici la preuve de son imperturbable liberté d’esprit.

Par Jacques Munier

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