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À Sotchi, lors d'une précédente rencontre en février 2020

Russie/Biélorussie, le jeu à somme nulle

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Les aveux de l’opposant biélorusse Roman Protassevitch, diffusés sur une chaîne d’État, ont suscité de nombreuses réactions.

À Sotchi, lors d'une précédente rencontre en février 2020
À Sotchi, lors d'une précédente rencontre en février 2020 Crédits : M. Svetlov - Getty

"Tous les familiers de l’histoire de l’Est communiste ont ressenti le même frisson", écrit Veronika Dorman dans Libération

L"interview" de Roman Protassevitch rappelle sourdement le pire du passé soviétique, quand le pouvoir, non content de censurer et d’écraser toute pensée hétérodoxe, s’employait aussi, avec une délectation perverse, à mettre en scène la chute de ses détracteurs, en les exhibant comme des traîtres.

Les gouvernements allemand et britannique ont protesté contre cette interview, dénonçant une mise en scène "honteuse" et "sous contrainte", rapporte L’Express, qui cite également les propos de la dirigeante de l'opposition biélorusse Svetlana Tikhanovskaïa - exilée en Lituanie - affirmant que l'interview a été réalisée "sous pression". Quelques jours après la rencontre Loukachenko/Poutine à Sotchi, cette nouvelle manœuvre pose la question des relations entre la Russie et la Biélorussie. "Devenu un paria aux yeux de l’Occident, le président biélorusse se jette dans les bras du maître du Kremlin, qui entreprend une annexion en douceur du pays" résume Marc Nexon dans Le Point. Derrière les sourires de façade, "Poutine le coince. Il le contraint à venir négocier et à lâcher du lest". Même si rien n’a filtré, "les dossiers avancent. Selon le journal russe Kommersant, les discussions auraient permis d'unifier les systèmes réglementaires dans vingt-six domaines. Dans le même temps, les oligarques russes seraient à l'affût pour prendre le contrôle du géant biélorusse de la potasse et celui des engrais". Depuis que les terminaux des pays baltes lui sont fermés, la Biélorussie doit recourir aux ports russes pour exporter son pétrole et ses engrais. Et Loukachenko serait sur le point de satisfaire une vieille exigence de Moscou : l'installation sur son sol d'une base militaire russe. "Le Kremlin est en train de remplir méthodiquement ses objectifs stratégiques en Biélorussie à travers une annexion soft", relève une note du think tank américain Atlantic Council. Dès lors, la marge de manœuvre du despote biélorusse est étroite. "Elle repose sur le fait que Poutine n'a pas d'autre choix, explique le politologue biélorusse Artyom Shraibman, Loukachenko peut lui dire : “Je suis peut-être imprévisible, mais tu ne trouveras pas plus anti-occidental que moi”, et le Kremlin n'a surtout pas envie de déstabiliser la situation et de déclencher une révolution", le privant encore d’un état tampon à sa frontière occidentale. La Russie a déjà perdu les Baltes, les Ukrainiens, les Géorgiens et les Moldaves, et par ailleurs, elle n’a pas su défendre les Arméniens contre l’attaque turco-azerbaïdjanaise à l’automne 2020.

Je te tiens, tu me tiens...

Pour la galerie, en plus des images complaisantes de la balade à bord du yacht présidentiel à Sotchi, le principal résultat officiel des discussions est l’octroi d’un prêt de 500 millions de dollars à la Biélorussie. Mais comme le précise Courrier international, "il s’agit en réalité de la deuxième tranche d’un crédit d’1 milliard de dollars signé en décembre 2020 et dont la première moitié avait déjà été perçue par la Biélorussie". L’observateur politique biélorusse Alexandre Klaskovski, relayé par le site indépendant Biélorousski Partizan, estime que Moscou n’a pas besoin de se presser. "Du point de vue du Kremlin, Loukachenko fait tout parfaitement : à chaque pas, il renforce son isolement et crée ainsi lui-même les conditions d’une plus grande dépendance à la Russie. D’ici quelque temps, on comprendra ce que Poutine a décidé de faire avec lui."

Dans Le Monde, Marie Mendras analyse les relations compliquées, mais imbriquées qu’entretiennent les autocrates russe et biélorusse, "dans la transgression permanente".

Ils ont bradé leur légitimité institutionnelle et se battent pour rester au pouvoir, qui leur assure, pensent-ils, l’impunité. La majorité de leurs sujets – privés de droits civiques, ils ne sont plus citoyens – veulent se libérer de l’arbitraire et de la corruption, construire un Etat de droit, une société bien gouvernée, vivre mieux et en paix.

Pour la politologue spécialiste de la Russie, Loukachenko a besoin du soutien financier, militaire et politique de Poutine. "Et il l’obtient car, s’il tombait, Poutine se trouverait seul, affublé du titre de "dernière dictature" sur le continent européen." C’est pourquoi l’Union Européenne doit assumer ses responsabilités à l’égard du peuple biélorusse, et notamment "reconnaître la représentation en exil de la Biélorussie libre".

Par Jacques Munier

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