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"Tous en terrasses !"

Siroter l’instant

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On ne parle que de ça : la réouverture des musées, des salles de spectacle, des cinémas et des terrasses dès demain ! Même sous condition, la perspective crée une atmosphère électrique...

"Tous en terrasses !"
"Tous en terrasses !" Crédits : V. Isore - Maxppp

"Un appel d’air", résume Marie Robert en philosophe du quotidien, dans Libération. Une rumeur qui enfle, "s’invite dans nos prévisions, bouscule le rythme que l’on croyait établi et nous sort de l’odieux télétravail". C’est comme un printemps au carré, avec cette impulsion supplémentaire : "étrange symbole français, la somme de nos identités confuses : les terrasses"

Les terrasses demeurent partout un singulier privilège. Une ivresse collective. Le troquet du coin comme le dernier bastion d’une vie commune. La possibilité de s’arrêter quelques minutes. Et croire que le monde attend qu’on le refasse en flânant.

Du souvenir des attentats aux fermetures du confinement, elles suscitent un même réflexe de survie : "Tous en terrasses !" Pour un café allongé ou un pastis serré, "supporter l’aléatoire, ritualiser l’optimisme" ou célébrer la pulsion de vie, "Éros et Thanatos assurent le service continu". C’est aussi l’occasion de resserrer nos identités éclatées sur ce que nous avons "en commun".

En terrasse, la philosophie étend son territoire.

Leçons d’après-crise

Cette atmosphère de libération suscite l’hyperbole. Élargissant la focale, la revue We Demain n’hésite pas à titrer La ruée vers l’espoir. L’anthropologue David Le Breton l’affirme : "On va retrouver la jubilation du prix des choses sans prix : un café sur une terrasse, rentrer chez soi tard dans la nuit..."

Une intensité d’être, une ferveur d’exister, la sensorialité du monde au travers de la nature et de l’autre, avec une disponibilité que nous avions un peu perdu.

Et le psychologue américain Steven Pinker explique les raisons de croire en des années post-covid portées par le progrès humain : "Nous sommes dans une période de croissance et d’optimisme ». Nouvelles technologies productrices d’énergie qui défient les fossiles, potentiel thérapeutique de l’ARN messager, intelligence artificielle associée à la médecine génomique... Nous sommes entrés dans le « deuxième âge de la machine".

Son potentiel révolutionnaire réside dans l’utilisation surpuissante de l’information, au coût marginal de reproduction, en amélioration exponentielle, et capable d’optimiser et piloter toutes les autres technologies.

L’auteur du Triomphe des Lumières (Les Arènes) livre sa définition de l’optimisme en citant le statisticien suédois Hans Rosling : "Je ne suis pas un optimiste. Je suis un possibiliste tout à fait sérieux." Et s’il est vrai que le chaos du monde n’invite pas toujours à l’optimisme, c’est aussi parce que nous avons l’œil rivé sur le présent immédiat "alors que les progrès se traduisent par des changements lents, quelques points de pourcentage, une évolution des mœurs, des pratiques nouvelles, ils ne font pas les breaking news". C’est ce que les économistes du comportement appellent "le biais de disponibilité", un mode de raisonnement qui se base sur les informations immédiatement disponibles en mémoire, sans chercher à en acquérir de nouvelles concernant la situation.

Un service public de l’emploi

Toutes ces innovations ont un impact sur la croissance économique. Dans le mensuel Alternatives économiques, Stephanie Kelton explique pourquoi la crise sanitaire a bouleversé notre vision du déficit budgétaire et de la dette. Figure de proue de la théorie monétaire moderne et conseillère de Bernie Sanders, elle montre que les États qui ont le pouvoir d’émettre la monnaie ont été amenés à équilibrer l’économie plutôt que leurs comptes. Et elle préconise de poursuivre dans cette direction : assurer le plein emploi tout en contrôlant l’inflation. La théorie économique dominante soutient l’idée d’un "taux de chômage d’équilibre", avec "un certain niveau de personnes sans emploi pour se prémunir de l’inflation". Lorsque le chômage est bas, les entreprises proposent de meilleurs salaires pour recruter ou fidéliser leurs employés, ce qui les pousse à augmenter leurs prix pour conserver leurs marges. Une "logique cruelle et inefficace" à laquelle l’économiste oppose l’idée d’un service public de l’emploi, pour un grand nombre d’activités utiles à la communauté, comme assister des enseignants ou des soignants, protéger l’environnement ou embellir les quartiers... Ce qui constituerait, au besoin, un bassin d’emploi disponible et aux compétences entretenues pour le secteur privé, plutôt que des cohortes enlisées dans le chômage de longue durée.

La politique budgétaire est le meilleur levier à actionner parce qu’elle est plus directe : elle apporte des revenus aux gens au lieu de les amener à s’endetter.

Par Jacques Munier

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