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Dante et Virgile aux enfers

« Sois avec nous, Passant ! »

5 min
À retrouver dans l'émission

...Les temps sont forts et l’heure est grande ! Les premières houles d’équinoxe se lèvent déjà à l’horizon pour l’enfantement d’un nouveau millénaire… Un grand morceau d’histoire naissante se détache pour nous des langes du futur. (Saint-John Perse, Pour Dante, 1965)

Dante et Virgile aux enfers
Dante et Virgile aux enfers Crédits : Eugène Delacroix - AFP

À l’approche de la cérémonie d’investiture du prochain président des États Unis, Michael Walzer signe une vigoureuse tribune dans Le Monde pour organiser la résistance

« Certains de mes amis sont prêts à s'interposer entre la police et le premier migrant qu'elle tenterait d'arrêter. Si un registre des musulmans devait voir le jour, nous avons tous décidé de demander d'y figurer. » Même si toutes les formes d’opposition symboliques de cet ordre ont du sens, le philosophe en appelle à une stratégie plus réfléchie : « mener une analyse pointue et une critique de gauche de ce qui est en train de se produire », et pas seulement gloser sur les mille et une raisons de la défaite d’Hillary Clinton. Pousser l’analyse sur les dommages causés par les politiques d'austérité aux populations les plus vulnérables et imaginer les répliques à cette situation. « Le néolibéralisme n'est plus seulement une doctrine économique, c'est l'idéologie du capitalisme triomphant. Et ce qui est " nouveau ", c'est l'ampleur de ce triomphe. » Face à l’hétérogénéité, voire à la dispersion de l’immense classe des pauvres, il faut travailler à une prise de conscience collective et trans-raciale. Mais la mobilisation de la gauche ne suffira pas, car « la démocratie constitutionnelle aussi est en péril ». Pour Michael Walzer, nous vivons un moment comparable à celui que Yeats « décrivait dans son célèbre poème La Seconde Venue : " Tout se disloque. Le centre ne peut tenir. L'anarchie se déchaîne sur le monde. Comme une mer noircie de sang. " L'une des missions historiques de la gauche aujourd'hui – ajoute le philosophe – est d'aider à ce que le centre tienne ».

« À quoi bon des poètes en temps de détresse ? » demandait Hölderlin dans un vers fameux de l’élégie au pain et au vin.

La réponse tient dans la question. Plus loin dans le poème, Hölderlin joue sur les mouvements de l’exil et du retour pour désigner l’apport des « chants antiques » – « leur parole est vraie » – dans la constitution d’un « nous » qui s’édifie de ce détour. Des Enfers, où se tiennent les légions des défunts, au jardin des Hespérides, le chemin est direct – j’ai pris un raccourci… L’idée, c’est que « l’esprit n’est pas chez lui au commencement ni à la source » parce que « la patrie le dévore », et qu’il lui faut cet écart par la mémoire, cette décantation dans « l’étranger », pour se consolider et affronter l’avenir. Ça peut paraître incantatoire, mais c’est ce que pensait le poète alors que l’Allemagne n’existait pas encore comme nation, et la tâche nous incombe aujourd’hui de méditer la vérité de son message.

« La poésie ne rythmera plus l’action, elle sera en avant » affirmait Rimbaud. La lecture de la Divine Comédie par Carlo Ossola s’inscrit dans ce mouvement

Le titulaire de la chaire de Littératures de l’Europe néolatine au Collège de France poursuit la grande tradition de la Lectura Dantis, qui depuis plus de six-cents ans proclame et commente les vers de Dante, et il le fait en l’arrimant aux versions les plus modernes de ces cantilènes : Mandelstam, Borges ou Ezra Pound. Dans La Quinzaine littéraire Jean-Pierre Ferrini retrace le parcours de l’exilé de Florence « dans un Paradis retrouvé après la Chute ». Il insiste sur le caractère initiatique de la lecture de Carlo Ossola : « Plus Dante progresse dans les sphères du Paradis, plus il redevient enfant », un enfant qui, comme il est dit au chant XXXIII, « baigne encore la langue au sein ». Une langue, le toscan, appelée à devenir celle de toute l’Italie. Dans son Introduction à la Divine Comédie, publiée aux Éditions du Félin, le professeur au Collège de France distingue l’apport de Pound pour « avoir affirmé que l’universalité de la Divine Comédie ne tient pas seulement au fait d’avoir libéré l’homme, mais d’avoir vaincu le temps. Tout dans le poème est contemporain ». Et il célèbre sa clef de lecture : Everyman, soit tout un chacun, qui peut se reconnaître dans la course aux étoiles menant au firmament divin toujours présent et déjà là. Là où règne une pureté plus essentielle, la pureté du silence où aboutit également selon Pound « toute critique sincère d’un chef-d’œuvre de la poésie ». La Comédie n’est pas un poème mystique, ajoute Carlo Ossola, c’est un accès à la joie du regard, d’astre en astre et de ciel en ciel, comme l’indique l’image qui clôt le Chant II du Paradis, celle de la joie en pupille vivante, laquelle est plus encore que l’œil vivant, l’acuité qui éclaire « la profonde intelligence de l’univers ». Celle-ci peut résulter d’un mouvement intime, d’une motion de tous les sens tendus vers l’événement ordinaire de la beauté du monde, en un instant du pur présent, comme le montre Belinda Cannone dans son dernier livre au titre sobre et éclatant : S’émerveiller (Stock). « L’émerveillement résulte du regard désirant posé sur le monde ; mais aussi, il est source du mouvement désirant lui-même. Nous sommes voués au monde, et tant mieux, car ce monde, dans sa splendeur comme dans sa modestie, est désirable. »

Par Jacques Munier

Belinda Cannone à la Grande table d'Olivia Gesbert: Résister en s'émerveillant

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