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Sous le soleil exactement

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Un emploi sur dix dans le monde, la première source de recettes pour près de cinquante pays, une géographie recomposée autour de lieux emblématiques… Le tourisme est un « fait social total ».

C’est ce que rappelle Sylvie Brunel dans le Hors-série de l’hebdomadaire Le un qui paraît aujourd’hui sous le titre : « Comment débrancher ? » Mais la géographe fait la distinction entre le touriste et le voyageur, qui fait l’expérience de la durée, « dans un mouvement perpétuel de désenclavement du monde » et dans l’épreuve du chemin. « La vertu d’un voyage, c’est de purger la vie avant de la garnir », disait Nicolas Bouvier dans L’Usage du monde. Nul doute que le vrai dépaysement, augmenté par la rencontre des autres, reste largement inaccessible à l’espèce proliférante et uniformément vêtue d’une chemisette à motifs colorés, sac à dos, pantacourt multipoches, portant bob et sandalettes. Laquelle finit par se retrouver dans des lieux identiques d’un bout à l’autre de la planète, complexes touristiques ou résidences hôtelières au décor de parcs d’attraction. Quant à la question du « lâcher prise », du « débranchement », de la vacance désirée, c’est selon. L’état de jachère ne se commande pas, ce que les Romains appelaient « la conversion à soi » (ad se convertere) le retour à soi-même qu’ils recherchaient dans le loisir, est affaire de goût et ne se discute pas. Reste, comme disait Edgar Morin, que c’est la vacance de valeurs sociales qui fait la valeur sociétale des vacances.

C’est sans doute à la plage que l’axiome se vérifie le mieux

Christophe Granger a raconté l’épopée des corps d’été dans un livre intitulé La saison des apparences, publié chez Anamosa. « Dans le dépérissement des pudeurs d’antan – résume-t-il – dans le relâchement proclamé des attitudes et des surveillances de soi, dans la célébration forcenée du corps estival comme lieu accompli d’un rêve d’indistinction sociale dont les enjeux ne sont jamais socialement indistincts, il y a autre chose encore : il y a l’institution d’une saison des apparences, c’est à dire la mise en commun, installée dans les repères collectifs, d’une situation sociale qui, par elle-même, par le fait de sa ritualisation sans cesse recommencée, fait exister les gestes, les attitudes et l’ensemble des conduites qu’elle réclame. » L’historien retrace les moments de cette découverte progressive des corps, le souci du bronzage et l’habileté à se dévêtir en public depuis les années 30, avec les résistances farouches, voire brutales qu’elle a suscitées. Des ligues se forment « contre l’immoralité des plages », des appels à proscrire les « ébats » qui évoquent « l’Antiquité païenne », à organiser des « tournées de plage » puritaines au déroulement souvent violent. Les pressions exercées auprès des maires aboutissent rapidement à des arrêtés municipaux réglementant les tenues de plage. L’histoire se répète dans les années 60 avec l’apparition des premiers seins nus. Une coiffeuse parisienne interrogée par Le Nouvel Observateur reconnaît la touche de provocation de son geste, passée la petite gêne du début. Et puis baste : « Tout ce qu’on n’a pas le droit de faire toute l’année, on le fait en vacances », dit-elle.

Ironie de l’histoire : ce sont souvent les mêmes municipalités prohibitionnistes qui proscrivaient les seins nus, qui interdisent aujourd’hui le burkini

La mairie du Lavandou, dans le Var, prend un arrêté réglementant la tenue de plage en 1934, interdit dans les années 60 les seins nus dans certaines portions de son littoral, et en 2016 le port du burkini… C’est la leçon du livre de Christophe Granger : se dévêtir sur les plages n’est pas tant l’effet d’un relâchement des règles qu’une nouvelle institution sociale, aussi récente que tacite. Y contrevenir apparaît aujourd’hui paradoxalement provocateur, car en été il faudrait procéder « à l’effacement des états et des appartenances ordinaires », et en persistant à s’afficher comme musulmanes, quelques femmes sont venu transgresser cette règle. Le contexte de « judiciarisation du fait religieux » entre évidemment en ligne de compte, de même que celui, plus global, du vif débat sur la laïcité et le communautarisme dans notre société, ainsi que le climat créé par les attentats islamistes : on le voit, se dorer la pilule sur le sable chaud, ou se tremper les pieds dans l’eau sous le soleil exactement, est bien un « fait social total ».

Le sociologue Patrick Champagne relevait d’ailleurs que les paysans qui allaient à la mer le dimanche, comme les citadins, ne savaient trop quoi y faire

Ni nager, ni se déshabiller… Comme au bal des célibataires étudié par Bourdieu, ils n’avaient pas le bon « habitus ». Les Actes de la recherche en sciences sociales consacrent leur livraison estivale aux Plages, territoires contestés. Car « la construction des plages comme espaces de loisirs s’est faite historiquement dans un rapport de concurrence avec d’autres fonctions et par l’appropriation de cet espace par un groupe au détriment d’autres ». Ce qui relativise le rôle d’émancipation sociale dévolu aux vacances, la distance avec la norme du quotidien, l’illusion d’une utopie.

Par Jacques Munier

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