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Abu Omar, Al-Shaar, Alep, 9 mars 2017

Syria

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Avec le conflit syrien, la politique étrangère s’est invitée dans la campagne présidentielle.

Abu Omar, Al-Shaar, Alep, 9 mars 2017
Abu Omar, Al-Shaar, Alep, 9 mars 2017 Crédits : Joseph Eid - AFP

Pour Christophe Ayad, dans Le Monde, le chaos syrien est même le révélateur de clivages qui dépassent la partition droite-gauche. Pour Fillon et Le Pen, face à l’Etat islamique, il faut s’allier avec Assad et Poutine, même s’ils n’ont que très modérément combattu l’organisation : « leur défense de la chrétienté et leurs joues glabres, symbole bien connu de laïcité, suffisent ». Au centre, Macron « tente une improbable synthèse », et c’est à gauche que l’éventail des positions est le plus divers. Hamon s’aligne sur celle de Hollande – « Bachar Al-Assad est directement responsable de la riposte décidée par les Etats-Unis ». Dans son tweet de réaction où il n’est question ni d’Assad ni de Trump mais de Hollande et Merkel, Mélenchon n’a pas un mot pour le peuple syrien. Philippe Poutou semble avoir une « vision plus élaborée », rejetant toute intervention étrangère, américaine mais aussi russe ou iranienne, et fustigeant « le criminel de guerre Al-Assad ». Dans Le Point, Kamel Daoud développe une analyse toute en finesse : « Rien de mieux, pour immobiliser les pressions internationales, que de créer une guerre inexplicable, absurde à force de complexité ». C’est « l’effet paralysant d’Assad », qui « a réussi à se placer en arbitre entre le chaos et la stabilité, entre l’Occident et le migrant ». L’écrivain y voit un « remake de la dictature utile en borderline de la civilisation », dont « la règle tacite (soutenue par la propagande) est qu’un homme qui fait barrage à la sauvagerie peut le faire sauvagement ».

Et la tragédie du peuple syrien reste le plus souvent dans l’angle mort

C’est pourquoi la journaliste et écrivaine Claire Hajaj a voulu resserrer la focale sur l’histoire de Helin, jeune femme syrienne originaire d’Alep dont elle a croisé le chemin à Beyrouth. Publié dans la revue Feuilleton, le récit poignant de son périple à travers le pays pour fuir la violence avec son enfant donne un visage à ce qui n’apparaît en général dans les images du conflit que comme une foule défigurée face à une mort anonyme. Après le printemps syrien, lorsque les chars ont investi sa rue et que les bombes ont commencé à s’abattre sur Alep, elle et sa famille se sont réfugiées au nord de la ville. C’est là qu’elle rencontre Rami, qui deviendra son mari et le père de Lulu, sa fille née dans un hôpital « dont les murs tremblaient sous la déflagration des bombes ». À cause de la malnutrition de sa mère, due à la pénurie alimentaire dans une ville où même les boulangeries étaient la cible du régime, la petite est née fragile, bientôt atteinte d’une cataracte aiguë qui manquera de lui faire perdre la vue. Pour échapper à l’enfer, la petite famille rejoint Raqqa, alors protégée par l’Armée syrienne libre, juste avant qu’elle ne soit envahie par les hordes de l’Etat islamique. Alors « ce fut la fin des promenades, la fin des marchés et des manakich » ces galettes garnies de zaa'tar, de fromage ou de viande hachée… « À la place il y eut des décrets. Interdit de parler fort. Interdit de montrer sa peau. Port d’un tissu noir obligatoire sur le visage… Les femmes cessèrent de vivre : elles devinrent des fantômes. » Un jour son mari disparaît sans laisser de traces. Et l’exode recommence, notamment pour opérer sa fille qui risque la cécité. De nouveau Alep sous les bombes, puis Beyrouth…

Helin est aujourd’hui en Australie, « toujours hantée par le fantôme d’un autre vie »…

Mais avec Lulu, qui a recouvré la vue. Les Inrockuptibles publie un reportage de Laurène Daycard sur la maternité d’Al-Qayyarah, une ville irakienne au sud de Mossoul, libérée de l’Etat islamique en août 2016. Là aussi, les femmes, soignantes et patientes, sont les héroïnes discrètes d’une histoire qui les ignore, alors qu’elles assurent sans relâche la continuité de la vie. La docteure Eman Norri témoigne : « On accouche par césarienne deux fois sur dix. Ce sont pour la plupart les femmes des camps de déplacés qui en ont besoin parce qu’elles sont souvent sous-alimentées, ont marché de longues heures et encaissé des chocs psychologiques. Le bébé arrive souvent par le siège. » Et Maryam Nazar, jeune praticienne, ajoute : « cette maternité, c’est presque de l’humanitaire car les femmes ont beaucoup souffert sous Daech ».

On rouvre la focale avec l’essai de Simone Weil sur « La personne et le sacré »

Les éditions Rivages rééditent ce titre, augmenté d’une préface de Giorgio Agamben, qui résume ainsi la pensée de la philosophe : avec la personne et les droits qui lui sont dus, il y a « un principe qui se place au-delà des institutions, du droit et des libertés démocratiques, et sans lequel celles-ci perdent tout sens et toute utilité ». Il fait l’objet de « la recherche difficile et passionnée » de Simone Weil : il s’agit d’une « attente », imperturbable et obstinée, « quelque chose qui, malgré toute l’expérience des crimes commis, soufferts et observés, s’attend invinciblement à ce qu’on lui fasse du bien et non du mal. C’est cela avant toute chose qui est sacré en tout être humain ». Ce principe ignore la force du droit, nécessaire pour faire respecter la dignité humaine. Il est juste une attente, profonde et souveraine, de reconnaissance.

Par Jacques Munier

Naïssam Jalal, Alep

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