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Syrie: la page blanche de Genève

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La paix en Syrie : une page blanche s’ouvre à Genève

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Douma Crédits : Bassam Khabieh - Reuters

L’opposition syrienne a finalement rejoint la table des négociations. Elle a su se dégager des fortes pressions contradictoires de la communauté internationale et de sa base populaire : les Syriens vivant dans les zones insurgées jugent en effet « ce processus de paix, lancé à l’automne dernier à Vienne et concrétisé par la conférence de Genève, indécent et inutile tant que se poursuivent les bombardements aveugles de civils par les avions syriens et russes, le siège des villes et villages et les entraves mis par le régime au passage de l’aide humanitaire », rappelle l’éditorial du Monde.fr, qui ajoute que « le secrétaire d’Etat américain, John Kerry, a mis en garde l’opposition contre le torpillage de ce qu’il présente comme une « chance historique » de mettre fin à l’épouvantable conflit qui a causé au moins 260 000 morts et poussé sur les routes de l’exil plus de 4 millions de personnes en près de cinq ans ». Consciente du risque encouru de manquer cette opportunité, l’opposition ne voulait sans doute pas non plus laisser « au régime de Bachar Al-Assad, que le soutien militaire russe et iranien a remis en selle, le beau rôle sur le terrain diplomatique ». Reste que le doute demeure quant à la possibilité de voir ce dialogue aboutir en six mois, comme l’observe Hélène Sallon dans les pages du quotidien. Ne serait-ce que sur le préalable concernant l’ouverture de couloirs humanitaires, la levée des sièges qui affament les populations ou la fin des bombardements de civils par le régime. L'émissaire spécial des Nations unies, Staffan de Mistura, a par ailleurs écarté la possibilité d’une troisième délégation de personnalités de l’opposition réputées proche de Moscou. « Comment accepter que la Russie, dont l’aviation détruit méthodiquement toute infrastructure de survie en zone rebelle (boulangeries industrielles, hôpitaux, écoles etc.), veuille par-dessus le marché dicter la composition de la délégation de l’opposition, comme ce fut le cas ces derniers jours ? » relève l’envoyée spéciale du Monde, qui ajoute que « les ambiguïtés de l’administration américaine durant les jours précédant l’ouverture de la conférence de Genève ont entamé la confiance de l’opposition. Si les parrains du processus de paix veulent éviter un nouvel échec – conclut-elle – il va leur falloir s’occuper un peu plus de paix et un peu moins de processus ».

Une page blanche où apparaît en filigrane la géographie du tracé arbitraire d’anciennes frontières coloniales…

C’est Jean-Paul Chagnollaud qui insiste sur cet aspect du problème dans les pages idées de Libération. Selon lui, si l’on observe une carte des zones contrôlées par l’Etat islamique, « on voit apparaître celle des frustrations profondes des populations sunnites. Les frontières tracées au début du XXe siècle, entre Irak et Syrie, sont gommées. Daech en impose de nouvelles, paradoxalement plus anciennes, basées sur la structuration de ces sociétés. Le quadrilatère sunnite butte au sud sur une limite chiite, au nord et à l’est, sur une limite kurde », des limites ethniques et confessionnelles puissamment résilientes. Le directeur de l’Institut de recherche Méditerranée-Moyen-Orient (Iremmo) rappelle « qu’il n’y a jamais eu de construction nationale citoyenne en Irak. Des Kurdes et des Arabes, des sunnites et des chiites, coexistent tant bien que mal dans le même espace ». Questions kurde et palestinienne restent ouvertes dans la région. Conclusion : « d’un côté, nous avons des coquilles vides : des Etats sans nation, et de l’autre des nations sans Etats. C’est toute la carte de la région qui serait à revoir ».

Ces frontières fantômes reviennent aujourd’hui nous hanter comme le retour du refoulé

C’est ce qu’analyse Antoine Sfeir dans le N° de février de la revue Études en revenant sur l’histoire erratique du tracé de ces frontières, notamment déterminée par les intérêts économiques et le pétrole dans le cas des Anglais en Irak. Mais aujourd’hui « Les États-Unis cherchent une alliance stratégique qui leur permettrait de se retirer de la région. » Non pas avec des pays arabes mais avec la Turquie, un état à population sunnite, avec un État hébreu, Israël, et un état chiite, l’Iran, qui présente l’immense avantage « d’avoir une fenêtre sur le golfe Persique, ainsi que sur l’Afghanistan et le Pakistan, le Caucase et l’Asie centrale »… Restent, selon lui, les grandes attentes à l’égard de la France, « autrefois le seul pays qui pouvait parler à tout le monde ». Le politologue spécialiste du Moyen-Orient rappelle que « ceux qui ne se parlaient pas entre eux passaient par la France » et que c’était aux pays de se déterminer par rapport à elle et non l’inverse, ce que le général de Gaulle avait bien compris. Aujourd’hui, pour reprendre les termes de Jean-Paul Chagnollaud, intervenir sur les causes de la frustration sunnite serait plus efficace contre Daech que des bombardements, car donner à chacun un toit politique est essentiel.

Par Jacques Munier

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