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L'exode des Yazidis, août 2014

Syrie: pourquoi les Américains n'ont rien fait?

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Le Monde publie une enquête consternante sur les atermoiements et la paralysie des Américains dans la lutte contre l’État islamique en Syrie

L'exode des Yazidis, août 2014
L'exode des Yazidis, août 2014 Crédits : Rodi Said

C’est un document effarant. Depuis 2013, des rebelles de l’Armée syrienne libre transmettent aux services secrets américains des renseignements précis sur les djihadistes, leur organisation et leurs positions, qui n’ont pas été exploités. « Du moment où Daech comptait 20 membres à celui où il en a compté 20 000, nous avons tout montré aux Américains – explique la source des journalistes. Quand on leur demandait ce qu'ils faisaient de ces informations, ils répondaient de façon évasive, en disant ce que c'était entre les mains des décideurs. » Aujourd’hui, cinq ans après les premières manifestations contre le régime Assad, « mis bout à bout, ces éléments dessinent les contours d'une formidable occasion manquée – estiment les enquêteurs. Si elle avait été saisie, il est probable que la communauté internationale se serait retrouvée dans une situation bien plus confortable qu'elle ne l'est, aujourd'hui, face à l'Etat islamique ». L’enquête du Monde révèle en particulier que rien n’avait échappé aux rebelles de la montée en puissance du mouvement djihadiste, ni donc à leurs correspondants américains. « Ses combattants, des non-Syriens en majorité, se distinguent par leur empressement à imposer leur loi sur le territoire où ils se déploient, contrairement à leurs rivaux d'Al-Nosra, mieux intégrés à l'insurrection, qui se concentrent sur le renversement du régime. Ils arrivent par centaines chaque mois à la frontière syro-turque. " Si vous n'arrêtez pas ce flot de terroristes, dans trois mois, même les Syriennes porteront la barbe ", s'alarme, à peine ironique, le chef de l’informateur des journalistes lors d’une rencontre avec l'ambassadeur américain. L’autre révélation de l’enquête du Monde, c’est la preuve d’un soutien du régime de Damas à l’EI. On savait que l’organisation en Irak était sous-tendue et encadrée par des anciens du parti de Saddam Hussein, le Baas, parti laïque et panarabe d’inspiration marxiste dont le régime Assad était la succursale syrienne. La preuve est faite désormais que les mêmes alliances ont prévalu en Syrie, dans le but de nuire à l’opposition modérée : je cite « Un rapport fait état de transfert d'argent de Radwan Habib, un parlementaire syrien, membre du Baas, le parti au pouvoir, vers son frère Ali, émir de l'EI à Maskaneh, une petite ville sur l'Euphrate. Dix versements sont recensés… " Initialement, il s'agissait pour Radwan Habib de soutenir son frère, un simple chef rebelle, face à une tribu rivale – explique l’informateur du Monde. Mais quand Ali est passé chez Daech, l'argent a continué à affluer. " Durant l’été 2014, c’est le plan de la dernière chance pour desserrer l’étau djihadiste sur Alep. « Tout était prévu, heure par heure, rue par rue… Les Américains hésitent, demandent des précisions. Mais le temps presse. Dans la région d'Idlib, le Front Al-Nosra se fait menaçant. » Il finira par en prendre le contrôle. L’agent syrien effectue un « ultime travail pour les Américains » : « monter un gros rapport sur Rakka, le sanctuaire de l'EI en Syrie. Un document qui comporte l'organigramme local de l'organisation djihadiste, de l'émir jusqu'aux responsables des checkpoints, ainsi que des pages entières de coordonnées GPS. " C'était il y a un an et demi et Rakka est toujours la capitale de Daech ".

Un prêtre enquête sur les exactions commises contre les populations yazidies du nord de l’Irak dans les territoires occupés par l’État islamique depuis août 2014

On peut lire son témoignage dans Le Figaro. Avec son équipe, il recueille les preuves du caractère génocidaire de l’entreprise de destruction pour mettre ces éléments à disposition de la justice avec le soutien du Quai d’Orsay. « C’est un génocide au regard des lois qui relèvent du traité de Rome – affirme-t-il. Ces dernières définissent le caractère génocidaire par l’intention de détruire un groupe de personnes, une population. Le fait que l’État islamique convertisse de force à l’islam est déjà en soi un crime génocidaire puisque leur seul critère est la destruction de la religion yazidie. S’y ajoutent les violences, les enlèvements de femmes, les soustractions d’enfants, les exécutions de masse. » Le Père Desbois fait le parallèle avec les nazis, notamment la Shoah par balles : « Les membres de l’État islamique suivent un protocole très précis lorsqu’ils arrivent dans les villages même si les ordres et le niveau de violence peuvent différer. En Ukraine, les nazis agissaient déjà selon de tels protocoles. Ils savaient qui il fallait tuer. En Irak, les djihadistes savent qui est yazidie, qui est chiite, qui est sunnite. Ils savent qui il faut abattre, enlever et détrousser. Comme en Ukraine, la prise des biens n’est jamais négligée. On retrouve le triptyque idéologie, appât du gain et sexe. »

Par Jacques Munier

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