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Charles N°21

Télé-réalité et politique spectacle

5 min
À retrouver dans l'émission

Dans les coulisses du grand débat de la présidentielle, là où s’affairaient hier les conseillers en communication, on sent poindre le doute.

Charles N°21
Charles N°21

Frédéric Vallois s’emploie à le traduire dans le Figarovox : La communication politique perdue en rase campagne, sous ce titre explicite il désigne son obsolescence programmée « à l’ère de l’information augmentée ». Car aujourd’hui, « les professionnels de la communication ont pour mission quasi impossible de trouver des points d'ancrage dans un espace médiatique qui n'offre plus aucune prise ». C’est l’univers réticulaire et multipolaire du web, la dissémination instantanée de la rumeur et la diffusion en temps réel de l’information immédiate. D’où le désarroi des experts en communication. « Les idées des candidats qui avaient été portées par les formules gagnantes de leurs communicants en 1995 (la «fracture sociale»), en 2007 («travailler plus pour gagner plus») ou en 2012 («mon adversaire, c'est la finance») n'ont pour l'heure aucun équivalent dans cette campagne. » L’enseignant en communication politique à Sciences Po cite Christian Salmon, le spécialiste critique du storytelling en France : « La scène politique s'est déplacée des lieux traditionnels de l'exercice du pouvoir vers ces lieux de performance que sont les médias en continu, Internet et les réseaux sociaux. L'homme d'Etat se présente désormais moins comme une figure d'autorité que comme un objet de consommation ou un personnage de série télévisée ». Comment ne pas voir la consécration de cette logique – ajoute Frédéric Vallois – dans les neuf débats télévisés organisés depuis le début de la campagne, pensés et scénarisés par les chaines comme des émissions de téléréalité plus que comme des confrontations de projets politiques ? Par ailleurs, l’empire de l’instantané « prive l'élection présidentielle de fil conducteur durable. Or, comme le rappelait déjà le philosophe Paul Virilio dans Vitesse et Politique en 1977, « il n'y a pas de politique possible à la vitesse de la lumière ». C’est pourquoi les politiques et leur spin doctors voient se réduire à néant leurs marges de manœuvre, occupés qu’ils sont « à riposter et à réagir plutôt qu'à innover et à construire ». Tout cela a des conséquences sur la configuration moderne de la conscience politique, mais on peut se demander, avec Arnaud Benedetti, auteur de La fin de la com', si au-delà des facteurs contextuels, la communication politique n’a pas créé les conditions de sa propre destruction : « Soumis à un ordre qu'ils ne maitrisent plus, les politiques ont investi la com' d'une aura magique et d'une force quasi divinatoire […] Elle comble ce qu'ils n'osent plus faire: décider. La com' s'est vaincue elle-même ».

Ceci expliquant peut-être cela, le bon Dieu s’est invité dans la campagne…

En guise de recours ultime et gracieux, comme dans la profession de foi du candidat Fillon, rompant sans ambages avec la laïcité qui est de mise en politique, et non sans arrière-pensées à l’égard de son électorat catholique. La revue Charles consacre le dossier de sa dernière livraison à cette question : politique et religions. De Frigide Barjot qui se voit en Lady Gaga catho à la Pompadour de Marseille, Valérie Boyer – l’égérie « jamais sans sa croix » de la campagne de Fillon – en passant par le Poisson ascendant chrétien, Jean-Frédéric qui s’est fait un nom lors de la primaire de la droite, ou « les tradis qui piquent » de civitas, la nébuleuse archéo-catho occupe les pages de la revue. Madeleine Bazin de Jessey, porte-parole de Sens Commun, émanation de la Manif pour tous, qui tient, quant à elle, à se garder de toute identification à sa pratique religieuse, récuse « la communautarisation du débat »… À signaler l’interview de l’imam de la mosquée de Poitiers, l’un des dirigeants historiques de l’UOIF, Boubaker El Hadj Amor, qui revient sur son parcours, à l’époque des « mosquées Sonacotra » où ils n’étaient, « les étudiants et les ouvriers musulmans qu’une communauté étrangère avant d’être une véritable présence religieuse en France. Il évoque la constitution d’une instance représentative alors que les gouvernements français, notamment celui de Fillon, préféraient « déléguer l’organisation de l’islam de France aux pays d’origine, qui avaient en ligne de mire le financement des mosquées et celui des imams ». Un « islam consulaire » s’est ainsi développé, qui a entravé l’émergence d’un islam de France, et favorisé l’influence des Frères musulmans, même si Boubaker El Hadj Amor insiste sur le fait que « cette pratique religieuse conservatrice ne fait jamais l’économie d’une pensée de la foi dans un contexte historique, social et juridique précis », en rappelant que la mouvance est née « dans une Egypte encore sous le joug britannique ». Enfin, il plaide pour une « banalisation » de l’islam en France et appelle les pouvoirs publics à contrecarrer l’influence, voire l’entrisme des pays d’origine, essentiellement l’Algérie, la Maroc et la Turquie, qui sont beaucoup trop actifs, via leurs imams et leurs financements pour que puisse se constituer « une communauté musulmane franco-française ».

Par Jacques Munier

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