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Terrorisme: la guerre des récits

4 min
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Time Warner Center, Manhattan, 2015
Time Warner Center, Manhattan, 2015 Crédits : Rickey Rogers - Reuters

Après les attentats de Paris Manuel Valls a dénoncé ceux qui cherchent en permanence des excuses culturelles ou sociologiques à ce qui s'est passé

Si l’on en croit Jean Birnbaum c’est un virage récent. Dans son livre publié sous le titre Un silence religieux, la gauche face au djihadisme , il s’emploie au contraire à montrer, comme il l’explique dans Le Point , que la gauche a toujours oscillé à l’égard du terrorisme islamiste entre déni et excuse sociale. « Rien à voir avec l’islam » affirmait le président Hollande après la tuerie de Charlie Hebdo, alors même qu’elle avait été perpétrée au nom d’Allah. « Toutes les gauches en France, qu’elles soient réformistes, révolutionnaires, tiers-mondistes… se sont bâties sur l’idée que l’émancipation sociale est d’abord une émancipation à l’égard du religieux. Et aujourd’hui, elles partagent globalement une même incapacité à prendre le religieux au sérieux », constate l’essayiste. Si l’on excepte des penseurs comme Foucault, Derrida ou Claude Lefort qui ont exploré les articulations entre le théologique et le politique et aujourd’hui des intellectuels conservateurs comme Rémi Brague ou Pierre Manent, le terrain de la réflexion est abandonné aux islamophobes qui confondent islam et islamisme. Or, relève Jean Birnbaum, cette posture de déni à gauche fait bien peu de cas de tous les intellectuels et théologiens musulmans « qui ne se résolvent pas à regarder s’avilir leur religion ». Et du point de vue théorique c’est oublier l’importance accordée par Marx lui-même à la religion dans sa pensée de l’aliénation, ainsi que du caractère fétiche des produits du travail humain « dès lors qu’ils sont produits comme marchandises », c’est dans Le Capital – je cite « dans ce monde religieux, les produits du cerveau humain semblent être des figures autonomes, douées d’une vie propre… J’appelle cela fétichisme. »

Les pages Forum&débats de La Croix consacrent un grand dossier aux attentats de l’an passé

Avec notamment la contribution de Christian Salmon sur la guerre des récits. « Aujourd’hui, le récit du monde appartient aux terroristes », écrivait Don De Lilloaprès les attentats contre les tours jumelles. Le

11 septembre 2001 constitue en effet l’acte inaugural d’une guerre nouvelle qui n’a plus simplement pour enjeu la conquête de territoires mais le contrôle des cœurs et des esprits et pour cela la maîtrise du

récit dominant », observe le spécialiste du storytelling. Cette guerre n’a plus les champs de bataille traditionnels pour théâtre d’opérations mais nos écrans d’ordinateur. Et de rappeler la nouvelle de Joseph Conrad, L’Agent secret , qui décrit « l’acte de terreur absolu, celui qui réaliserait l’essence du terrorisme » : « un acte impossible à expliquer, dont on ne saurait déchiffrer ni les mobiles, ni les auteurs, pour lequel les journaux n’auraient pas d’« expressions toutes faites » ni de récit. » C’est dans ce pouvoir de « dérèglement du discours médiatique » que résiderait toute la force d’un tel attentat, « un contre-récit destiné à produire de l’incrédulité, un effet de sidération. »

Et pour finir sur le narratif, La Quinzaine littéraire salue la réédition du Ponce Pilate de Roger Caillois, un étonnant exercice d’uchronie

Que se serait-il passé si, au lieu de s’en laver les mains, le procurateur romain avait libéré Jésus ? Le messie aurait continué sa prédication et serait mort à un âge avancé, jouissant d’une grande réputation de sainteté. Je cite Caillois : « on fit longtemps des pèlerinages sur le lieu de son tombeau. Toutefois, à cause d’un homme qui réussit contre toute attente à être courageux, il n’y eut pas de christianisme. » Le roman raconte le débat intérieur de Pilate, partagé entre le risque de causer une révolte dans la population de Judée qui lui coûterait son poste et les principes de justice enseignés par le stoïcisme. Jérôme Bonnemaison qui signe l’article estime que « c’est faire peser très lourd la crucifixion du Galiléen, sa mort pour racheter les fautes de l’humanité, et la dite résurrection » par rapport au message évangélique. Mais Caillois avait prévu l’objection – je cite : « si le christianisme n'avait pu se produire, serait née et aurait triomphé une religion apparentée : messianiste, égalitaire, universaliste. Différant sans doute dans l'anecdote, mais répondant aux mêmes besoins, son évangile eût répandu un message analogue. »

Jacques Munier

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Jean Birnbaum : Un silence religieux

La gauche face au djihadisme (Seuil)

Alors que la violence exercée au nom de Dieu occupe sans cesse le devant de l’actualité, la gauche semble désarmée pour affronter ce phénomène. C’est qu’à ses yeux, le plus souvent, la religion ne représente qu’un simple symptôme social, une illusion qui appartient au passé, jamais une force politique à part entière.

Incapable de prendre la croyance au sérieux, comment la gauche comprendrait-elle l’expansion de l’islamisme ? Comment pourrait-elle admettre que le djihadisme constitue aujourd’hui la seule cause pour laquelle un si grand nombre de jeunes Européens sont prêts à aller mourir à des milliers de kilomètres de chez eux ? Et comment accepterait-elle que ces jeunes sont loin d’être tous des déshérités ?

Là où il y a de la religion, la gauche ne voit pas trace de politique. Dès qu’il est question de politique, elle évacue la religion. Voilà pourquoi, quand des tueurs invoquent Allah pour semer la terreur en plein Paris, le président socialiste de la France martèle que ces attentats n’ont « rien à voir » avec l’islam.

Éclairant quelques épisodes de cet aveuglement (de la guerre d’Algérie à l’offensive de Daech en passant par la révolution islamique d’Iran), ce livre analyse, de façon vivante et remarquablement documentée, le sens d’un silence qu’il est urgent de briser.

Jean Birnbaum dirige Le Monde des livres . Il est l’auteur de plusieurs essais, tous parus chez Stock, parmi lesquels : Leur jeunesse et la nôtre. L’espérance révolutionnaire au fil des générations (2005) et Les Maoccidents. Un néoconservatisme à la française (2009).

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