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Thème et variations du principe de plaisir

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feux
feux Crédits : Benoit Tessier - Reuters

A la Saint Sylvestre, les jours croissent d'un pas de maître, nous dit le proverbe. Il faut donc mettre les bouchées doubles…

C’est ce que fait Georges Vigarello dans les pages idées de Libération , en mélangeant les genres et les plaisirs d’une rétrospective qui allonge le pas non seulement d’une année mais de près d’un millénaire puisqu’il remonte au Moyen-Âge, l’époque paradoxale où contrôle et pulsions se mènent une guerre endiablée : « Amour courtois, règles de moines, contenances de table… contrôles et principes de retenue sont alors nombreux ». Mais si la volupté de la chair est bannie la pulsion est tolérée. Saint Jérôme a beau estimer adultère l’amoureux trop ardent de sa femme et considérer que “rien n’est plus infâme que d’aimer son épouse comme une maîtresse”, l’Eglise est moins critique à l’égard de la goinfrerie qu’elle ne l’est vis-à-vis de la gourmandise – trop fine et subtile, il est vrai, et risquant de glisser vers l’érotique. Accélérons l’allure, « une invention fondamentale voit le jour à la Renaissance : l’instant présent gagne en privilège. Le plaisir peut se dire davantage aussi »… Et au Grand Siècle la sensibilité « s’approfondit encore, avec une certaine délicatesse, mais aussi une diversification accrue des plaisirs. Le «bon goût» s’invente, allant de la littérature au théâtre, de la musique à la gastronomie ». Nous y sommes : au siècle suivant – je cite l’historien des sensibilités « L’intérêt réel pour des plaisirs quotidiens, subtils et variés, renvoie à une plus grande présence du plaisir sexuel. Dans la seconde moitié du siècle, le nombre de naissances illégitimes croît, alors qu’on imagine de moins en moins un mariage qui ne serait pas fondé sur l’échange et le partage. » Thème et variations du principe de plaisir qui n’est qu’un seul et unique dieu dans les replis de nos intimités… Libertinage et gastronomie, même combat, le romantique XIXème leur ouvrira en outre, pour le meilleur comme pour le pire, des paradis artificiels. L’érotique confine à la jouissance et les arts de la table au chef-d’œuvre. Le prince de cette transmutation des éléments c’est l’individu, qui atteint alors et finalement rejoint sa dimension corporelle, s’ouvre à lui-même dans une étrange familiarité devenue l’objet d’une science nouvelle et improbable : la psychanalyse. Le corps humain scintille et réfléchit la lumière, les sons, les paroles. La phénoménologie y établit ses quartiers dès le siècle suivant : “Une femme qui passe – écrit Merleau-Ponty – n’est pas d’abord pour moi un contour corporel, un mannequin colorié, un spectacle, c’est une expression individuelle, sentimentale, sexuelle […] une variation très remarquable de la norme du marcher, du regarder, du toucher, du parler que je possède par devers moi parce que je suis corps.”

Décor dépouillé ou lupanar chatoyant, belles et bonnes assiettes ou plats désarçonnants : la mode culinaire est diverse mais toujours à l’abondance, prévient Elvire Von BARDELEDEN dans les mêmes pages

Et elle sait de quoi elle parle puisqu’elle a écumé bistrots et grandes enseignes aux frais de la princesse. Aujourd’hui – observe-t-elle – l’abondance se niche dans les détails : des amuse-bouche avant l’entrée, des goodies entre les plats, un pré-dessert avant le dessert et des mignardises ensuite : le plaisir se loge dans tout ce qui n’est pas inscrit sur la carte. Libre à nous d’ajouter les breuvages. Je recommande à tous un guide sûr et indépendant de toute publicité, l’indispensable publication au titre sommaire et limpide : LeRouge&leBlanc , qui consacre sa dernière livraison à la vallée du Rhône en ses coteaux du Ventoux, entre grenache et syrah, fraîcheur et opulence. Mais je ferai pour ma part le détour suggéré par les « garnachas » de Castille, un terroir où le cépage prend de la hauteur dans la Sierra de Gredos que Miguel de Unamuno désignait comme « le toit de la Castille et le cœur de pierre de l’Espagne ». Richesse et diversité de la végétation sur le fond d’imposantes et spectaculaires masses granitiques sculptées par l’érosion qui produisent un « vin de paysage », électrique comme l’ardoise, puissant et profond.

Pas de nectar sans flacon, même s’il importe moins que l’ivresse. Le Point rend compte dans ses pages Postillon du livre de Serge Bramly sur l’histoire miroitante du verre en Occident

Des vitraux des cathédrales à la galerie des Glaces de Versailles, de l’optique à l’architecture, il est omniprésent dans notre culture et il a même contribué à façonner notre structure mentale à travers ses reflets et sa transparence, du miroir aux lunettes, la vitre et la lentille.

Jacques Munier

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