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Jacques Brel en Don Quichotte (L'homme de la Mancha)

Théorie du roman

6 min
À retrouver dans l'émission

Les Assises internationales du roman se tiennent en ce moment à la Villa Gillet et le Festival Étonnants Voyageurs ouvre ses portes à Saint-Malo ce weekend. C’est l’occasion d’évoquer le pouvoir de la littérature.

Jacques Brel en Don Quichotte (L'homme de la Mancha)
Jacques Brel en Don Quichotte (L'homme de la Mancha) Crédits : Belga-Picture - Maxppp

« Un roman a-t-il le pouvoir de changer le monde en changeant le regard sur lui ? » demande Éric Fottorino dans l’édito de l’hebdomadaire Le un, consacré cette semaine à cette lancinante question. On connaît la réponse de Sartre : face à un enfant qui meurt, La Nausée ne fait pas le poids. Et le poète Christian Prigent, à la même question – Que peut la poésie ? – tranchait ainsi : « la poésie peut peu »… Pourtant Sartre lui-même revendiquait une littérature engagée, capable d’influencer l’opinion, comme le rappelle Gisèle Sapiro en remontant le temps des manifestes. « Dans Le Roman expérimental, texte fondateur du naturalisme, Zola définit la littérature comme une science qui a pour rôle d’éclairer l’opinion en faisant connaître la vérité sur le monde et les choses dans un régime démocratique. Il va jusqu’à écrire : « La République sera naturaliste ou ne sera pas. » Tous les auteurs des grandes fresques romanesques du XIXe siècle, Balzac, Eugène Sue ou Zola, « ambitionnaient d’éduquer les lecteurs en offrant des études sur le monde social ». La sociologue du champ littéraire indique qu’un « roman comme L’Étranger de Camus a formé toute une génération de lycéens aux États-Unis. De tels livres ont contribué à former la vision du monde et la sensibilité des jeunes lecteurs ». Les auteurs qui ont contribué à ce N° du 1 ont chacun leur avis sur la question. Kamel Daoud : « le roman témoigne et j’en témoigne. » L’écrivain sur lequel pèse une fatwa ajoute : « on ne se souvient pas du gardien du Goulag et de son prénom mais du roman qui y résista. Du dessin rupestre à la lettrine audacieuse : on témoigne, surtout quand la nuit est impénétrable. On allume toujours un feu quand le ciel est infini. C’est une métaphore encore vive malgré les siècles d’usure. Il y a le voyageur, le feu et la mort. C’est la plus ancienne trinité des conteurs. » Pourquoi dit-on « quel livre emporteriez-vous sur une île déserte ? » Et non pas quels outils ou quelles chaussures ? « Dans notre imaginaire, le livre est la trousse de secours du sens, le nécessaire après le déluge ou le naufrage. » Atiq Rahimi, quant à lui, cite Hölderlin : « Tout homme est Dieu, quand il rêve ». Le même qui demandait « à quoi bon des poètes en temps de détresse ? » alors que ce faisant il dévoile une réalité vécue. L’auteur de Syngué sabour, Pierre de patience, prix Goncourt 2008, cite un petit conte extrait du Mémorial des saints, écrit au XIIIe siècle par le grand poète persan Faridud-Din ‘Attâr : un jeune disciple demande à son maître : « Qu’est-ce qu’une parole de sage ? » Le maître lui répond : « Un sage a un tel pouvoir de parole que lorsqu’il ordonne à la montagne de bouger, elle bouge. » À l’instant même, la montagne au pied de laquelle le maître s’est retiré commence à s’ébranler. Le maître la gronde : « Je ne t’ai pas demandé à toi de bouger ! J’ai juste donné un exemple. » C’est cette formidable exemplarité de la littérature, qui nous fait vivre comme vraies des situations imaginées, que l’écrivain désigne comme son pouvoir performatif. Lequel s’oppose à celui des pouvoirs institués, religieux ou politiques. Même chose pour Zola quand il écrit « J’accuse ». « Dire les choses, c’est vouloir les changer, parler ou écrire, c’est agir sur le monde. » Un cri, un acte de profération décrivant les conditions humaines ou révélant leurs désirs et leurs rêves, un cri auquel la littérature, comme disait Deleuze, donne une syntaxe.

L’autre rendez-vous du weekend : les Assises du roman

L’Express publie en pages Idées les interventions de Scholastique Mukasonga et Leïla Slimani ce soir à Lyon, 8 bis Quai St Vincent. Pour l’écrivaine rwandaise, survivante du génocide, la littérature a d’abord consisté à écrire les noms des victimes, à commencer par les siens : « mon père, ma mère, mes sœurs, mes frères et tous ceux de Gitagata, le village où nous avons été déportés, parce que tutsi, en 1960. » Pour l’auteure de Notre-Dame du Nil, prix Renaudot 2012, écrire c’est dès lors « élever un tombeau pour ceux qui n’auraient jamais de tombeau ». Quant à Leïla Slimani, prix Goncourt 2016 pour Chanson douce, elle répond à la question du jour – Comment l’écriture répond-elle à la violence ? – par une analyse de son penchant coupable pour les personnages de femmes criminelles, « des criminelles pas comme les autres », sous-entendu, les hommes. « Le spectre du crime féminin est très large – dit-elle – puisqu’il va du meurtre à l’adultère, de la perte de la virginité à la haute trahison. » Dans ses deux romans, les héroïnes sont des « hors-la-loi ». Le deuxième s’ouvre sur une scène de crime, « peut-être le meurtre le plus abominable que l’on puisse imaginer, celui de deux enfants en bas âge par la femme censée les protéger, Louise, leur nounou ». Mais l’auteure a voulu raconter les fêlures, le parcours et la « dérangeante liberté » qui a précédé le crime, de cette femme considérée comme un monstre par son acte de folie subite, mais qui reste un être humain ordinaire. « Alors que notre époque privilégie la transparence, l’explication, un certain déterminisme, je crois que la littérature doit accepter l’opacité et donner sa place à l’incompréhensible ».

Par Jacques Munier

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