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Édition originale paraphée par l'auteur

Traces d’écrivains

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Gallimard vient de publier Soixante-quinze feuillets et autres manuscrits inédits de Marcel Proust, rien moins que l’ébauche d’À la recherche du temps perdu. C’est un événement pour les amateurs de littérature.

Édition originale paraphée par l'auteur
Édition originale paraphée par l'auteur Crédits : C. Petit Tesson - Maxppp

Dans Le Figaro littéraire, Antoine Compagnon souligne l’apport de ces inédits à la connaissance de la genèse de l’œuvre : « Parmi les grands moments de la Recherche ébauchés dans les 75 feuillets figurent, auprès de Combray, Balbec et Venise, aussi les Intermittences du cœur » qui devait en être, dans l’un des projets de Proust, le titre d'ensemble. « Le narrateur, encore inséparable de l’écrivain, ne rêve pas de sa grand-mère comme dans la Recherche, mais bien de sa mère, morte deux ans plus tôt. Il la rencontre - je cite - sur les routes obscures du sommeil et du rêve ». 

On découvre un Proust tellement humain, sortant à peine du chagrin de son deuil et aimant, attentif aux siens, fidèle, généreux.

Pour Jean-Yves Tadié, qui a préfacé l'ouvrage, c'est un document majeur qui met au jour le passage de l’autobiographie à l’œuvre littéraire. On y mesure l’importance du deuil dans le mouvement de bascule vers le grand chantier de la Recherche du temps perdu.

Affinités électives

Autre document littéraire, plus émouvant que réellement utile à la critique génétique : parmi les publications qui célèbrent le bicentenaire de Baudelaire - né le 9 avril 1821 - la parution en fac-similé chez Calmann-Lévy de l’édition définitive des Fleurs du mal, parue un an après sa mort, augmentée selon ses souhaits mais toujours amputée des six poèmes interdits par décision de justice. « Passé le vent du souffre, Baudelaire comptait adjoindre d’autres poèmes à l’édition princeps : des sonnets publiés ultérieurement dans diverses revues, comme Recueillement et les poèmes des Épaves qu’il fit publier à Amsterdam » explique Macha Séry dans Le Monde des livres. Il avait fait part du projet à son éditeur en précisant qu’il y ajouterait une préface où - dit-il « j’expliquerai mes trucs et ma méthode, et où j’enseignerai à chacun l’art d’en faire autant ». Elle ne vit hélas pas le jour, mais conformément à ses souhaits, c’est son ami Théophile Gautier qui signa la présentation. Baudelaire eut d’autres - rares - amis, et notamment Barbey d’Aurevilly. Dans un livre éclairant, publié chez Honoré Champion sous le titre Amitiés d’écrivains, Philippe Berthier explore et documente ces relations aimantées par les questions littéraires. Des affinités électives qui tiennent parfois du malentendu : par Barbey, « Baudelaire se voit enrôlé comme agent d’un plan divin et amené malgré lui à servir de caution à une lecture de son œuvre fondée sur la prégnance du péché originel ». L’ambition de l’auteur des Fleurs du mal aurait été de barbouiller « le museau du XIXe siècle dans ses ordures » en guise d’anathème, « et ses blasphèmes prouvent la profondeur de sa foi ». D’où le ton parfois caustique de leurs échanges : « Cher Vieux Mauvais Sujet » lui envoie Baudelaire en le priant de parler dans la presse des Paradis artificiels, « Venez donc, Misérable » pour l’inviter à dîner. Au « Satan tout en velours », « crapule de génie », Barbey retourne à l’occasion d’un envoi de poèmes : « Vos vers sont magnifiques - de votre inspiration la plus enragée, ô ivrogne d’ennui, d’opium et de blasphèmes ! » Au procès des Fleurs du mal, alors que les confrères ne se sont pas bousculés pour le soutenir, Barbey est présent. Dans une lettre à l’éditeur Trébutien il fustige le ministère moral qui enterre « cette charogne de Béranger, le poète de la haute Épicerie corrompue, aux frais de l’état », et il réduit la procédure contre Baudelaire à « une peignée de ministres sur son dos ».

Amis et frères en espoir

Vigny et Hugo, Stendhal et Balzac, Sand et Flaubert, Zola et Huysmans, Proust et Montesquiou... L’un des plus beaux chapitres de cette histoire d’amitiés, peut-être parce qu’elle n’est pas seulement littéraire, est celle de René Char et Albert Camus. Avant de se rencontrer, ils avaient choisi le même camp : la République espagnole puis - chacun avec ses armes - la Résistance et même ensuite le désaveu de l’épuration comme défoulement collectif.

Char et Camus partagent le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté chers à Gramsci. (Philippe Berthier)

Camus publie Les Feuillets d’Hypnos en 1946 dans la collection qu’il dirige chez Gallimard. Char salue « le timbre précis et la probité » de ses articles dans Combat. À la réception du prix Nobel, Camus cite Char en suggérant qu’il aurait mérité d’être honoré à sa place. Après sa mort Char écrit : « nous avons cessé de parler et ce n’est pas le silence ».

Il est des rencontres fertiles qui valent bien des aurores. Elles simplifient et allègent l’entente avec soi-même. 

Par Jacques Munier

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