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Trouver la bonne focale

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En matière de faits sociaux, le problème est souvent de trouver la bonne focale.

C’est ce que montre Howard S. Becker à propos de la situation économique en contexte de crise, que tous les observateurs s’accordent à considérer comme le facteur déterminant du succès du populisme dans une partie de l’opinion, aux États Unis ou ailleurs. Il répond aux questions de Romain Huret dans les pages idées de Libération, et invite à la prudence dans l’analyse. Ainsi, l’idée qu’une oligarchie – celle des 1% les plus riches – détiendrait la réalité du pouvoir, doit être examinée aussi bien dans ses attendus que pour ses effets dans l’opinion. Le sociologue américain s’interroge sur le rôle des sciences sociales et leur pouvoir d’éclairer la société, mais aussi sur les médias. Il évoque les célèbres analyses de Robert D. Putnam sur la crise de la vie civique – sociale, associative et politique – des analyses menées à partir de l’observation statistique concernant la pratique du bowling, dont les ligues ont vu décliner massivement le nombre de leurs membres alors que, parallèlement, celui des joueurs augmentait, d’où l’émergence de cette figure du joueur solitaire où le politologue voit le symptôme d’une société multiculturelle conduisant à l'isolement et l'anomie sociale. Une déduction hâtive que les médias ont relayée avec complaisance et sans discernement pour expliquer la crise sociétale. « C’est le rôle des médias de simplifier ainsi – souligne le sociologue des Outsiders. Une fois de plus, il faut bien analyser la manière dont les médias fabriquent des problèmes sociaux. Des travaux ont montré que la rhétorique sur la violence et la criminalité est fondée sur des biais statistiques. Cela a néanmoins servi à alimenter ces sempiternels discours sur le retour à la loi et à l’ordre ».

Pourtant Howard S. Becker travaille lui-même à partir de « cas particuliers » : déviants et drogués, ou musiciens et artistes

Mais plutôt que d’en tirer des « lois » générales, il s’emploie à en déduire des hypothèses, toujours susceptibles d’être falsifiées ou au contraire enrichies par la réalité. Fidèle à la tradition de l’école sociologique de Chicago, il privilégie le terrain et ses interactions, plutôt que les statistiques abstraites, facilement instrumentalisées, même si elles peuvent apporter leurs éclairages. Dans son dernier livre, paru à La Découverte sous le titre La bonne focale. De l’utilité des cas particuliers en sciences sociales, il développe l’idée que le raisonnement à partir de cas ouvre des perspectives à la connaissance des sociétés, à condition de ne pas en déduire des « généralisations intemporelles ». Au modèle de la physique dont se réclament certains sociologues, Howard Becker préfère celui des sciences de la vie : un mécanisme comme la circulation du sang, dont la structure est pratiquement identique pour chacun d’entre nous, peut produire des résultats divergents, la pression artérielle par exemple, « en fonction de l’activité de tous les autres systèmes qui l’alimentent ». C’est à ces paramètres particuliers que le sociologue s’attache pour nuancer les lois générales, procédant à l’inverse de ceux qui tirent de cas particuliers statistiquement reproductibles des interprétations projetées en retour sur les individus.

On voit bien à quel type de généralisations cela peut aboutir dans le débat lancinant sur l’islam en France

Suivez mon regard en direction, par exemple, de l’enquête statistique de l’Institut Montaigne sur les musulmans de France. Patrick Simon jugeait dans Le Monde qu’elle présentait « une vision biaisée des Français de culture musulmane. » Le sociodémographe estimait que la formulation ambiguë des questions posées pouvait conduire à des interprétations tendancieuses. Par exemple : " En France, la laïcité permet-elle de pratiquer librement sa religion ? " si l'on répond non, on considère que l'on " conteste la laïcité ". Pourtant, dans ses expressions actuelles, la laïcité contraint la pratique religieuse, c’est un fait. On construit ainsi artificiellement un pseudo-groupe de rigoristes sur la base de questions non significatives. « Et si certains musulmans se reconnaissent dans des valeurs autoritaires et conservatrices, également partagées par des non-musulmans, faut-il en conclure qu'ils ne sont pas intégrés ? » demandait-il à juste titre.

Dans l’hebdomadaire Le Point Marcel Gauchet et Emmanuel Todd débattent de la fracture sociale

Entre impuissance, paralysie et hystérie, le débat public butte sur les questions communautaristes. Emmanuel Todd rappelle une étude de 1994 sur les immigrés où il avait montré que « malgré le choc frontal entre une culture arabe patrilinéaire endogame et une société d’accueil plutôt féministe et hostile au mariage entre cousins, le taux de mariages mixtes des filles d’Algériens était élevé. » Mais on était alors au bout d’une phase économique dynamique. « Une difficulté, d’ordre anthropologique était surmontée par la mobilité sociale. » Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Par Jacques Munier

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