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Manifestation contre la nomination du recteur de l'université Bogazici par Erdogan, 4 janvier 2021

Turquie, la grande fuite en avant

5 min
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Le président turc a nommé début janvier un proche du pouvoir au poste de recteur de la prestigieuse université du Bosphore, provoquant l’indignation des professeurs et des étudiants ainsi que des médias indépendants.

Manifestation contre la nomination du recteur de l'université Bogazici par Erdogan, 4 janvier 2021
Manifestation contre la nomination du recteur de l'université Bogazici par Erdogan, 4 janvier 2021 Crédits : AFP

Le communiqué, publié le 3 janvier par le corps enseignant, résume la situation : « Pour la première fois depuis le régime militaire de 1980, un administrateur non élu et n’appartenant pas au corps enseignant de l’université a été nommé recteur ». Et de dénoncer « des pratiques anti-démocratiques qui vont s’aggravant sans cesse depuis 2016 ». L’université du Bosphore à Istanbul, première université de Turquie, est classée parmi les 500 meilleurs établissements dans le monde. Dans Libération, le philosophe Étienne Balibar et Zeynep Gambetti - ancienne professeure dans cette université - soulignent sa tradition d’autonomie, de liberté scientifique et de respect des valeurs démocratiques. Ils rappellent par exemple la tenue en son sein d’un colloque international sur la situation des Arméniens dans l’Empire ottoman d’avant 1915, qui lui avait valu les foudres des nationalistes et des conservateurs. L’année 2016 évoquée par le communiqué se réfère à la tentative de putsch, qui « a fourni au gouvernement le prétexte qu’il cherchait pour fermer des universités dans tout le pays, licencier des milliers d’universitaires, engager contre d’autres un train de poursuites judiciaires et administratives, et rétablir la pratique de nomination par décret des recteurs ». Contre cette nomination, des manifestations ont été brutalement réprimées, le pouvoir agitant le spectre d’un nouveau « Gezi », le mouvement pro-démocratique de 2013. 

Le combat pour l’autonomie de Bogazici est en train de se transformer en bataille pour les libertés universitaires en général. L’Université turque en son entier y trouvera-t-elle un ressort pour résister à la mise au pas et regagner le terrain perdu depuis 2016 ? 

Une posture proactive en Méditerranée

Au plan géopolitique, « la Turquie adopte une posture de plus en plus hostile aux pays occidentaux » dont son activisme en Méditerranée orientale et en Lybie est l’illustration, résume Jana Jabbour, enseignante à Sciences-Po, dans la revue Politique étrangère. Le titre de son article : La Turquie, une puissance émergente qui n’a pas les moyens de ses ambitions.

En adoptant une posture proactive et en s’affirmant comme puissance régionale dans cette région clé pour les équilibres géopolitiques mondiaux, Ankara entend accroître son poids sur la scène internationale pour devenir un État-pivot et un acteur-clé de la gouvernance mondiale. 

Une posture qui peine cependant à dissimuler l’importance des enjeux de politique intérieure : récession économique et montée d’une opposition résolue poussent le président à tenter de « conforter son pouvoir en détournant l’attention de l’électorat », notamment nationaliste, vers des objectifs extérieurs. Mais cette politique étrangère manque « de vision stratégique sur le long terme ».

Présente sur de trop nombreux terrains, la Turquie risque de n’être pleinement efficace sur aucun.

La question ouïgoure

Les relations avec la Chine sont un bon exemple de cette politique erratique du président turc. Après avoir été le premier leader du monde musulman à prononcer le mot « génocide » à propos de la répression chinoise au Xinjiang, le voici qui conclut un accord d’extradition avec Pékin, menaçant les Ouïgours réfugiés sur son sol. L’économiste et politologue Ahmet Insel évoque sur le site de Marianne les enjeux économiques d’un tel retournement : les investissements chinois dans des infrastructures - une ligne de train à grande vitesse, le développement du réseau 5G avec Huawei... - des projets pourvoyeurs d’emplois dans un pays qui en manque. D’ores et déjà, le plus gros armateur chinois a acheté les deux tiers des actions du port de Kumport, près d’Istanbul. Et en janvier 2020, un autre consortium a acquis 51 % du pont reliant l’Europe à l’Asie par le Bosphore. L’intérêt de ces opérations pour la Chine réside évidemment dans la proximité avec le continent européen, en profitant de l’accord douanier de la Turquie avec l’UE pour produire ou transformer des marchandises à destination de notre marché. Mais la géopolitique est également de la partie.

Tout comme Moscou, Pékin profite des relations tendues de la Turquie au sein de l’Otan pour tenter de l’éloigner de l’Alliance atlantique afin d’affaiblir sa façade orientale.

Pas sûr cependant que le lâchage des Ouïgours s’avère de bonne politique à terme. « Erdogan et son parti, l’AKP, se maintiennent au pouvoir grâce à une alliance avec l’extrême droite nationaliste (MHP), pour qui la question ouïgoure est une question cruciale de défense des Turcs de l’étranger. »

Par Jacques Munier

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