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Kamel Daoud à Marseille, octobre 2014

Un besoin d'autorité

5 min
À retrouver dans l'émission

D’Erdogan à Poutine et Trump, qui « inaugure le dédain et le kitsch comme un bonapartisme », le « retour de la fonction des présidents-rois » reflète pour Kamel Daoud le « besoin impérieux d’une chefferie forte ».

Kamel Daoud à Marseille, octobre 2014
Kamel Daoud à Marseille, octobre 2014 Crédits : Bertrand Langlois - AFP

Dans Les Echos, Dominique Moïsi se demande comment les Anglais auraient voté si les élections américaines avaient précédé le référendum britannique.

Auraient-ils pris le risque de dire non à l’Europe alors que le protectionnisme affiché du nouveau président américain s’oppose radicalement au crédo libéral de Theresa May, et qu’on peut douter que les États Unis prennent « longtemps au sérieux un Royaume-Uni qui fait cavalier seul » ? Face à celui qui « décrit l’Otan comme obsolète, est-il bien raisonnable pour la Grande-Bretagne de jouer la carte du splendide isolement, pour reprendre la formule de lord Salisbury ? Et ce, en matière économique et financière tout autant que sur les plans politique et diplomatique ». La première ministre affirme vouloir choisir « le grand large » et « fait le pari que d’autres partenaires remplaceront l’Europe. Mais qui ? – demande le politologue. Un Président américain imprévisible ? » La question n’effleure même pas le philosophe conservateur britannique Roger Scruton, qui préfère revenir sur la division des élites et du peuple dans la tribune qu’il signe dans Le Monde. « L'élite économique propagea d'incroyables rumeurs alarmistes pour soutenir la position du gouvernement » affirme-t-il en passant sous silence les mensonges proférés par les politiciens pro-brexit. Évoquant l’élection américaine, qu’il estime due aux mêmes causes, il relève que le phénomène Trump est également « une preuve claire non seulement du pouvoir des nouveaux réseaux sociaux, mais aussi du fait que ceux qui les utilisent sont immunisés contre la vulgarité, l'ignorance et le narcissisme ». Des attributs que ses électeurs ne voient pas comme des défauts mais comme la preuve que Trump est l'un des leurs, « un gars normal qui n'a pas été réduit à néant par le politiquement correct ». Et Roger Scruton prévoit « que dans l'ère Trump, le style et le tempérament de la politique seront profondément influencés par Facebook et Twitter. On discutera peu de politiques publiques requérant une description de plus de 140 caractères, ou privées d'un selfie souriant ou d'un doigt d'honneur ». Pour le philosophe, « La démocratie représentative cède partout la place à cette nouvelle culture du plébiscite, et l'idée que les décisions prises en notre nom le sont par des personnes qualifiées qui assument la pleine responsabilité de leurs erreurs pourrait bien être bientôt une chose du passé. Trump n'est pas comptable de la culture qui prévaut sur Facebook, mais évitons de voter pour quiconque voit Facebook autrement que comme un désastre. » Reste la question posée par ces élections, comme d’autres à venir en Europe, celle de l’identité de nos vieilles nations. « On ne peut pas y répondre par le processus politique car, comme toutes les questions d'identité, elles sont prépolitiques. Elles concernent la première personne du pluriel, le " nous " sur lequel la démocratie se fonde. »

Dans l’hebdomadaire Le un, consacré à l’élection américaine, Nancy Huston déplore la victoire de la peur et du repli sur soi

« Tu es des nôtres. Les autres, c’est l’ennemi. Voilà l’Arché-texte de l’espèce humaine, archaïque et archipuissant » écrivait-elle dans son essai L’Espèce fabulatrice. « Lorsqu’un trait se manifeste de manière constante dans une espèce animale, on s’interroge sur la manière dont il a contribué à la survie de cette espèce. L’Arché-texte a clairement favorisé la survie des humains primitifs : dans un monde où la nourriture était rare et les dangers innombrables, il fallait coûte que coûte s’attacher au nous et percevoir les eux comme des ennemis potentiels. » Ces récits simples qui justifiaient « la grégarité et la méfiance innées » font retour dans notre modernité, à la manière d’un « bagage neuronal », alors même qu’ils sont devenus contre-productifs. « Depuis la nuit des temps – rappelle Nancy Huston – les grands auteurs littéraires montrent la faiblesse des assoiffés de pouvoir, les dangers de l’hubris, l’étroit maillage en nous du bien et du mal, les contradictions irréductibles de l’âme humaine. Mais les fidèles de l’Arché-texte conspuent les élites et les intellectuels. » Pourtant le réel qu’ils invoquent « est totalement imprégné de fictions : la supériorité innée des États-Unis, l’égalité des chances qui y règne, leur place préférentielle dans le cœur de Dieu », la fable de la destinée manifeste… Et malgré ça, les électeurs de Trump, comme une majorité d’Américains, considèrent qu’ils n’ont rien à apprendre de leurs grands écrivains, épiques et visionnaires.

Dans Le Point, Kamel Daoud dénonce le retour de l’autoritarisme et de la figure providentielle du chef

Un signe des temps, selon lui. « Carburant au pétrole et à l’enthousiasme, l’empire se porte donc mal avec ce premier président exotique, éclairé par des soupçons de trahison ou de collusions avec des intérêts étrangers, élu par le dépit ». D’Erdogan à Poutine et Trump, qui « inaugure le dédain et le kitsch comme un bonapartisme », le « retour de la fonction des présidents-rois » reflète pour l’écrivain le « besoin impérieux d’une chefferie forte ».

Par Jacques Munier

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