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Un fauteuil sous la coupole

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Aujourd’hui les autoproclamés immortels de l’Académie française vont élire le remplaçant d’Assia Djebar au fauteuil N°5

Olivier Boitet - Maxppp

On a beau être immortel, on n’emporte pas son fauteuil au paradis… En fait, c’est par une métonymie très lacanienne qu’on s’est mis à désigner les académiciens comme des immortels. Au départ, le sceau dont Richelieu avait doté l’institution, libellé « À l’immortalité », se référait à la langue française, que les membres de la Compagnie avaient pour mission de défendre – et si possible d’illustrer. Immortel est en revanche le fauteuil, qu’on se transmet de génération en génération – de plus en plus avancée en âge. Dans son premier siècle d’existence, l’âge moyen d’entrée à l’Académie française était de 44 ans, il est passé à cinquante au suivant et à soixante ans pour les promotions de 1880 à 1983, aujourd’hui il tourne autour de 68 ans. Une approche tangentielle de la vie éternelle qu’Amin Maalouf interprète plutôt comme une évolution des mentalités : « c’est le monde qui a changé, pas l’Académie. Notre vision de l’âge et des institutions a évolué. Aujourd’hui, on attend que les gens soient consacrés pour les élire. » L’écrivain franco-libanais, titulaire du 29e fauteuil après Lévi-Strauss, raconte à Marianne Payot dans L’Express comment il s’est amusé à reconstituer les avatars de son auguste siège à travers la vie des 18 immortels qui l’ont précédé, parcourant du même coup quatre siècles d’histoire de France. Parmi eux Ernest Renan, ami du Liban et « visionnaire sur les notions de nation et de religion ». « Pendant très longtemps – ajoute l’auteur du Rocher de Tanios et des croisades vues par les Arabes – on a pensé que si on s’écartait de l’interprétation littérale des Écritures on détruisait la religion. Renan, en savant non hostile à la religion, démontre que la foi peut sortir intacte de l’étude des textes. Grâce à lui, la chrétienté va pouvoir coexister en Occident avec la science, le progrès et la liberté. » Amin Maalouf a consigné le résultat de son enquête dans un livre ; son titre : Un fauteuil sur la Seine…

Tous les prédécesseurs de l’écrivain n’ont pas eu le même génie ni la même notoriété que Renan

Loin s’en faut. Un célèbre poète et chansonnier du XVIIIe siècle disait déjà en désignant l’Académie française « Ils sont là quarante, qui ont de l’esprit comme quatre ». Ce que confirmait avec humour Jean Dutourd en établissant que, depuis sa fondation en 1634, l’institution avait abrité 70 à 80 hommes de génie sur 700 membres en tout, en somme 10% d’entre eux, soit en effet 4 sur quarante. Railler l’Académie est un exercice toujours recommencé, sauf quand un fauteuil est vacant, comme le rappelle le mot de Fontenelle, élu au fauteuil 27 : « Sommes-nous trente-neuf, on est à nos genoux et sommes-nous quarante, on se moque de nous ». Dans un livre étonnant Paris n’existe pas, Paul-Ernest de Rattier décrit le destin des « proscrits de génie » qui s’avisaient de déposer leur carte à l’Institut pour briguer l’un de ces « fauteuils incommunicables », et auxquels « on faisait miroiter ce fauteuil… pendant une éternité de vie », les momifiant à la porte du palais Mazarin où ils finissaient « par se faire un ami du suisse ». « Quelquefois à bout de patience ils se rabattaient sur l’académie de Saint-Lô ou sollicitaient l’honneur de faire partie de la société des arts et lettres de Bourganeuf, très-curieux encore d’avoir un allongement quelconque sur leur carte de visite, vierge et nue ». Dans la dernière livraison de la Revue du crieur, Daniel Garcia revient sur l’histoire de l’institution et sur cette « tribu des habits verts » qui « n’a souvent de la société française qu’une vision conforme aux pages Société de Valeurs actuelles. Au moment des émeutes de 2005, Hélène Carrère d’Encausse, l’actuelle secrétaire perpétuel qui se trouvait alors à Moscou déclarait à la télévision russe : « Ces gens-là, ils viennent directement de leurs villages africains. Et beaucoup de ces Africains sont polygames. Dans un appartement, il y a trois ou quatre femmes et vingt-cinq enfants. On comprend pourquoi ces enfants courent dans les rues. » On trouvera également dans ce N°3 de La revue du crieur, codirigée par Hugues Jallon et votre invité du jour Edwy Plenel un dossier pour « Penser ce qui nous arrive », avec notamment la contribution de Leyla Dakhli sur l’islamologie française, devenue au fil du temps et des événements un véritable « sport de combat ». Un état des lieux du champ, à la fois académique et médiatique que se disputent essentiellement quatre figures très engagées dans les débats récents : François Burgat, Jean-Pierre Filiu, Gilles Kepel et Olivier Roy. Pour comprendre ceux qui cherchent à expliquer sans pour autant excuser. Et expliquer pourquoi ils ne se comprennent pas entre eux…

Et qui est le favori de l’élection qui se déroule tout à l’heure à 15h sous la coupole ?

Le romancier d’origine russe, Andreï Makine, devrait être élu dans un fauteuil, le numéro 5 donc, celui qu’occupait Assia Dejbar. Un représentant de la francophonie qui en remplace un autre, c’est l’usage.

Par Jacques Munier

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