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un migrant au Pirée, 26 avril 2016

« Un seul navire répondra à tout »

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Le mot frontière est un mot borgne, disait Paul Éluard. L’homme a deux yeux pour voir le monde

un migrant au Pirée, 26 avril 2016
un migrant au Pirée, 26 avril 2016 Crédits : Alkis Konstantinidis - Reuters

Mais pour Robert Solé, qui cite le poète dans son billet, la frontière peut se révéler préférable au mur, surtout quand elle est synonyme de passage. L’hebdomadaire Le un aborde cette question devenue épineuse en Europe. La crise migratoire, l’afflux des réfugiés syrien a réveillé le fantasme de la démarcation et de la borne. D’autant que la menace émerge en grappes humaines de l’élément liquide, quand les flots n’ont pas fait leur tri morbide. Arthur Frayer-Laleix, qui s’est mis Dans la peau d’un migrant au long de deux ans d’enquête sur le terrain où se croisent passeurs, migrants et douaniers, fait ici état de ses doutes au moment de s’engager dans une mission Frontex pour un nouveau reportage. De l’ensemble du dossier émane en effet un sourd malaise. Frontex – dont l’opacité du mandat est dénoncée par les ONG et de nombreux parlementaires européens devant lesquels elle doit en principe rendre des comptes – l’agence destinée à protéger les frontières extérieures de l’Europe sauve aussi de nombreuses vies. Manon Paulic en témoigne, qui a passé dix jours en mer sur un bâtiment roumain détaché par son pays depuis la mer noire, comme tous les moyens opérationnels engagés par Frontex qui mobilise les ressources des États membres. La journaliste décrit le repérage et le sauvetage de plusieurs centaines de migrants originaires d’une bonne dizaine de pays africains – dont six femmes enceintes – agrippés à trois embarcations de fortune. Une enquête sommaire autour des bateaux pneumatiques et la collecte d’indices justifieront ensuite la mission Frontex bien illusoire de mettre fin au trafic des passeurs et à « leur usine de naufrages organisés ». Mais à quoi sert au juste l’agence dotée de moyens de plus en plus sophistiqués de surveillance, alors que « depuis 2011 le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés comme les ONG alertaient sur le risque d’un exode massif depuis la Syrie, exhortant les pays européens à ouvrir leur porte à ces réfugiés plutôt qu’à les pousser, au risque de leur vie, sur des rafiots de fortune » demande Claire Rodier, directrice du GISTI. Et une autre juriste, Marion Panizzon, s’interroge sur le contenu des accords signés avec des pays africains ou arabes « pour refouler ou escorter les personnes qui essaient de quitter leur pays par voie maritime ».

« Un seul navire répondra à tout » posait Michaux dans Chemins cherchés, chemins perdus… Marielle Macé y ramène le sens de sa lecture du dernier livre de Maylis de Kerangal.

Son titre : À ce stade de la nuit, son sujet : l’annonce à la radio, une nuit d’octobre 2013, du naufrage d’un bateau de migrants au large de Lampedusa causant la mort de plus de 350 personnes. Dans la dernière livraison de la revue Critique, l’auteure de Façons de lire, manières d’être invite chacun d’entre nous à « porter la responsabilité de son imaginaire », selon la formule employée par Roland Barthes. Du même coup Marielle Macé livre le témoignage d’une forme de vie – la sienne notamment – inspirée par la lecture de « l’une des premières œuvres littéraires consacrées en France aux naufrages de Lampedusa, cette île placée à l’extrémité de la Sicile, devant laquelle plus de 12 000 migrants ont péri depuis plus de vingt-cinq ans ». « Il y a des émotions proprement politiques – affirme-t-elle – des affections qui en nous affectent et meuvent l’idée politique, des émotions qui ne disent pas seulement « je » ; la littérature est là pour ça ». Évoquant la motion intérieure déclenchée par l’écoute de la nouvelle, qui donne progressivement forme chez l’écrivaine à la disposition de l’accueil, Marielle Macé relève « une hospitalité qui s’insinue comme attitude privée et s’invente contre un droit européen qui la punit encore. Où l’imagination est hospitalité. Où l’hospitalité est effort d’imagination ». » Penser à tous les fantômes qui logent dans les noms : Georges Perec l’avait tenté « dans W ou le souvenir d’enfance pour se figurer la mort des siens en camp de concentration alors qu’il avait, tout jeune enfant, quitté pour toujours sa mère sur un quai de gare : effort pour se faire une image de ce qui vous constitue et que l’on a pourtant pas vécu, effort pour raconter la tragédie des autres, d’autres aussitôt reconnus comme nôtres ». « Nous avons besoin d’imagination pour agir sur le réel » écrit Mireille Delmas-Marty dans Les forces imaginantes du droit.

Ceux-là n’ont pas passé Frontex, c’est le programme Erasmus qui les a réunis

C’est la génération Erasmus, dont parle Sandro Gozi dans Le Point. « Umberto Eco avait prédit que l’Europe serait façonnée par les couples qui se seraient connus par Erasmus. Il avait raison : un million d’enfants sont nés de couples qui se sont formés durant un séjour Erasmus. » Ceux-là ont l’Europe inscrite dans leur ADN. Nul doute qu’ils n’imaginent une Europe sans barbelés.

Par Jacques Munier

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