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Un silence lourd de larmes

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Près du Bataclan, samedi matin
Près du Bataclan, samedi matin Crédits : Charles Platiau - Reuters

Les idées peinent à émerger aujourd’hui de la glèbe des émotions et de la sidération face à la violence déchainée

C’est le temps du deuil, de l’empathie envers les victimes et leurs proches ou de la colère, dans l’effet de souffle de l’événement. Même le silence est lourd de larmes, comme disait Aragon. Les artistes et les intellectuels à la tribune s’expriment dans ce registre, et même si l’on sait que les émotions ne basculent pas dans l’irrationnel, qu’elles guident au contraire et stimulent nos neurones, elles ne sont pas de l’ordre de l’analyse, de la distance réfléchie. Nous ne savons pas ce que l’avenir nous réserve, ce qu’il entraînera comme recompositions ou déchirements de « la communauté qui vient », mais cette guerre sans merci qu’ont livrée dans Paris quelques jeunes assassins à beaucoup d’autres jeunes désarmés suscite dans la presse, à chaud, des salves de « future vigueur ». Dans Libération , le philosophe Abdennour Bidar estime que « le mépris de Daech pour la vie humaine est une pulsion de mort, et que ses crimes contre l’humanité disent que quelque chose de suicidaire ou d’autodestructeur se passe du côté de cet islam ». Où il dénonce « un rapport archaïque au religieux considéré comme «soumission» à Dieu dans une civilisation mondiale centrée sur le principe de liberté de l’être humain ». Une telle observance de la religion entraîne fatalement – je cite « toute une malédiction de rapports de domination : des hommes aux lois religieuses, des simples croyants aux chefs religieux, des femmes aux hommes, et des sociétés à tous les autoritarismes complices ou concurrents du religieux et du politique ». « Si Dieu existe, j’espère qu’il a une excuse valable » commence l’écrivain Mouloud Akkouche dans L’Humanité en citant Woody Allen. « Force est de constater que Dieu est encore aux premières loges des horreurs. Jamais très loin dans les mauvais coups. Son nom est souvent scandé entre deux tirs de kalaches. Simple témoin ou complice ? » se demande l’auteur de polars. Et Lazare l’artiste se souvient que lorsqu’il était à la rue, « le cerveau plein de flammes d’avoir raté », des hommes se sont intéressé à lui, lui ont raconté l’histoire de la Guerre d’Algérie et lui ont appris à lire, ce qui l’a conduit vers le théâtre, qu’il s’est mis à aimer « comme quand on a faim. Il faut redonner la faim à ces adolescents des quartiers – conclut-il – la faim et l’envie de vivre, d’aimer, d’avoir soif de cet amour »…

Dans les mêmes pages Elisabeth Roudinesco considère que la déstabilisation de nos sociétés par la violence islamiste vise à nous pousser dans les bras du fascisme.

« La mort aveugle, le fait de tirer partout à la kalachnikov provoquent la peur. C’est la pulsion de mort à l’état brut. » Et cette peur bascule dans la haine, celle de l’étranger ou du réfugié… « Il y a un désir inconscient de fascisme chez beaucoup de Français et chez beaucoup d’intellectuels » souligne la psychanalyste, qui dénonce un climat qui favorise le retour de vieilles idées d’extrême-droite. Dans un livre opportunément paru vendredi 13 novembre, le jour même des attentats de Paris, Fethi Benslama explore le continent obscur de la radicalisation, entre subjectivité dévoyée et politique nihiliste, de l’idéal à la cruauté. Un ouvrage collectif qui rassemble les contributions de psychanalystes, d’anthropologues et d’enseignants pour éclairer les logiques personnelles qui mènent au djihadisme, « par le jeu des identifications aux figures de la victime et du vengeur ». La revue Lignes , dans sa dernière livraison, revenait sur les attentats de janvier, le temps de la pensée étant venu. En ouverture le philosophe Jean-Luc Nancy fait retour – je cite « sur un passé récent qui ne cesse à la fois de passer et de revenir ». Son texte s’intitule Un sens commun. En voici quelques lignes qui font signe vers la question de l’identité : « Le commun n’a pas à se représenter comme le sujet du sens mais comme son lieu. Le lieu où surgit, venu d’ailleurs, toujours d’un ailleurs incalculable, ce qui fait naître des cultures, des langues, des coutumes, des formes, accents, goûts, couleurs, savoirs, lois et rêves. Cela n’est ni spontané, ni calculé. Cela se reçoit autant que cela se désire. Mais cela ne se fabrique pas avec des outils ni ne se conquiert avec des armes… En somme ce qu’on appelle civilisation, ou forme de vie commune. »

Jacques Munier

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