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Singapour

Villes globales

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À retrouver dans l'émission

À l’occasion de la grande exposition sur les « Mutations urbaines » à la Cité des Sciences de la Villette, quelles sont les évolutions de fond qui marquent notre environnement urbain?

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Singapour Crédits : Thierry Foulon - Maxppp

C’est le sujet du dossier coordonné par Thierry Paquot pour la revue Panorama des idées. L’urbanisation est le fait majeur de notre époque, la moitié de la population mondiale vit en ville et aujourd’hui la globalisation tend à développer des villes conçues comme des plateaux techniques sur lesquels on vient brancher une gare de trains à grande vitesse, un aéroport, des logements, des centres commerciaux, des zones d’activité, etc. « qu’on débranche lorsqu’on décide de s’installer ailleurs pour conquérir un autre marché plus juteux » ou une main d’œuvre à moindre coût. Mais le philosophe observe que si les Terriens deviennent des urbains, cela n’en fait pas pour autant des citadins : « cette urbanisation planétaire se manifeste avec, sans ou contre les villes » estime-t-il. Mégalopoles, bidonvilles, villes dortoirs aux lotissements pavillonnaires, enclaves résidentielles sécurisées, étalement urbain : « le monde des villes est en péril » et les décideurs misent sur des ensembles standardisés qui « s’adressent à des consommateurs ou à des clients et surtout pas à des citoyens ».

On parle beaucoup des « zones péri-urbaines » qui, au même titre que certaines banlieues, peuvent se révéler des « non-lieux »

C’est aussi le cas de ces lieux de transit – où l’on passe collectivement beaucoup de temps – que sont les boulevards périphériques et autres rocades. L’anthropologue Éric Chauvier a arpenté, non sans humour, celle de Bordeaux et rencontré ses usagers. Il en rend compte dans un livre publié aux éditions Le Bord de l’eau sous le titre La rocade bordelaise. Une exploration anthropologique. La rocade est le meilleur symbole des « villes en mouvement » et du « rôle structurant de la mobilité dans les sociétés contemporaines ». Mais le paradigme moderne de la vitesse s’avère être un leurre : on ne passe pas moins de temps aujourd’hui qu’hier à se déplacer, « les budgets-temps-transports sont constants, d’une période à une autre, d’une ville à une autre »… À la fois omniprésent et absent, décrié mais nécessaire, le plus long périphérique de France – 45 km traversant 14 communes – est paradoxalement un lieu de sociabilité aléatoire mais réelle. « Seul dans son automobile, l’Homo rocadus développe en effet des compétences surprenantes pour perpétuer ce qui caractérise fondamentalement sa condition : la communication sociale ». Il y a celles ou ceux qui consultent leurs mails dans les embouteillages ou transforment leur habitacle en bureau open space. Ou encore ces conducteurs qui d’aventure écoutent la même radio et s’adressent des sourires de connivence lorsqu’ils s’aperçoivent qu’ils réagissent de concert aux mêmes blagues. Mais la rocade révèle aussi des clivages entre ceux qui sont contraints de l’utiliser et ceux qui n’en ont pas besoin parce qu’ils vivent et travaillent en centre-ville.

Éric Chauvier publie également chez Allia un ouvrage consacré à la manifestation la plus radicale de ce clivage : Les nouvelles métropoles du désir

Il décrit en détail la fracture qui s’aggrave entre les centralités urbaines gentrifiées, dévolues à une culture hors-sol et globalisée, et les banlieues désindustrialisées, vidées de toute vie sociale où le mot « urbain » au sens propre comme figuré, n’existe plus que par défaut, « strictement délimité par les contours de son absence ». Dans un bar branché du centre-ville – aux codes mondialisés qui induisent le lâcher-prise « sans consigne ni direction précise » – il fait lui-même l’épreuve de la formidable indifférence, voire du dédain de jeunes gens pour lesquels « le reste du monde paraît ne pas exister… Il est comme satellisé. Leurs intentions semblent converger vers une perspective unique : rendre opaque ce qui ne les concerne pas. » Le sociologue prévient qu’il ne faudrait pas « voir là qu’une façon de s’isoler des miasmes suburbains ; en réalité ce détachement raffiné produit pleinement ces miasmes » et la centralité urbaine mondialisée ces marges où se fomentent le djihad d’un côté, le racisme et la guerre civile de l’autre.

La nostalgie d’un autre monde nous revient dans la dernière livraison de La couleur des jours

La revue en forme de journal éditée à Genève fête ses cinq ans d’existence. Elle publie notamment les bonnes feuilles d’un ouvrage de l’arpenteur de la vie ordinaire Henri Calet : Les Deux Bouts, ceux qu’on a du mal à joindre, un recueil de ses reportages pour le Parisien libéré où il est aussi correcteur. D’Arkhangelsk à Billancourt l’écrivain suit le parcours du chef d’équipe à l’atelier de finition et assemblage des pignons de boîtes de vitesse de la 4CV. Nous sommes au printemps 1953. « Aujourd’hui, on ne bricole plus, on travaille à la chaîne (le mot me paraît bien trouvé) – note l’écrivain qui souligne la diversité des ouvriers : « Des Noirs, des Nord-Africains, des Asiatiques et même des êtres qui doivent être Blancs d’origine. »

Par Jacques Munier

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