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Weltanschauung

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Des idées : c’est ce qu’attendent les Français des politiques, si l’on en croit le baromètre annuel de confiance politique du Cevipof.

Publié hier dans Les Echos, il montre que si la défiance à l’égard des dirigeants, des élus ou des partis n’a jamais été aussi grande, l’intérêt pour le débat public et le vote ne se dément pas. Encore faut-il nourrir le débat et c’est bien là le problème, selon Robert Maggiori dans Libération. « Alors que les progrès technologiques donnent la forte impression que tout s’accélère, les discours politiques, eux, semblent ne se référer qu’à de vieilles notions, sans réelles visions d’avenir. » Pire : « Le cours (corso) de l’histoire lui-même semble entré dans cette phase que le philosophe Giambattista Vico nommait « ricorso » ou retour en arrière ». Guerres de religion, exodes massifs, trafics d’êtres humains… « Le mur de Berlin est tombé : on en construit d’autres en Hongrie. L’Europe a levé les frontières : partout s’exprime le désir de les rétablir. » Et c’est vrai dans tous les domaines : du plébiscite de l’homme fort ou de l’appel à l’autorité – que révèle également le baromètre Cevipof – au déni du droit des femmes – en matière d’avortement, par exemple. Robert Maggiori appelle ça le retour à la politique vintage. Et il plaide pour que se déploie à nouveau une « vision du monde » qui tienne ensemble « l’économie, la politique, le social, l’éthique, l’écologie, le droit… » Qui ébauche « une conception de l’homme, des rapports humains et du type de société vers lequel on va (ou ne devrait pas aller) ». Car le malaise actuel se nourrit de cette absence de vision et « d’horizon, que le simple progrès technologique ne laisse pas entrevoir ». Au lieu de « réformes, d’aménagements, de programmes en cinq points, de mesures et de mesurettes », au lieu de « se contenter de livrer des éléments de langage utiles à la communication ou au marketing politique », les citoyens attendent des « éléments de pensée » pour se repérer dans le monde qui vient. D’autant, comme le souligne Hélène Rey dans Les Echos, que « notre monde perd une à une ses boussoles : le président chinois défend la globalisation à Davos, le futur président américain pourfend l’élite globalisée du haut de sa tour luxueuse »…

Les « éléments de langage », c’est l’objet du dernier livre de Cécile Alduy, sur « les politiques pris au aux mots ».

Liberté, laïcité, sécurité, peuple, identité : des « mots qui claquent ou qui clivent », ou bien au contraire qui vont dorer la pilule et passent souvent d’un camp à l’autre… Sous le titre Ce qu’ils disent vraiment, le livre paraît aujourd’hui au Seuil. C’est une éclairante enquête d’analyse lexicographique qui passe en revue le vocabulaire de « cinq personnages en quête d’auteur », candidats ou désormais ex-présidentiables, dont la stratégie de communication apparaît toute entière formatée pour le rôle, en fonction du style que chacun entend représenter dans la bataille. Au passage, la sémiologue épingle « l’avènement d’une peopolisation des candidats jusque-là inédite, voire taboue, en France et promise à un bel avenir ». Voilà pour Macron, notamment, mais aussi pour ces émissions dites « politiques » qui s’emploient à ressasser une ambition intime… Sinon la posture présidentielle et la parlure assortie sont volontiers catastrophistes, car il s’agit de se présenter comme le héros d’une renaissance. C’est particulièrement vrai pour Marine Le Pen, dont la stratégie de dédiabolisation est passée au crible. Le storytelling du meurtre symbolique du père est montré pour ce qu’il est : « une guerre de succession dynastique, et non une bataille d’idées ». Car derrière l’euphémisation tactique « la vision lepéniste d’un monde dominé par des antagonismes irréconciliables entre cultures et ethnies » se maintient sans nuances. Ce qui a changé c’est le contexte, beaucoup plus favorable aux thèmes frontistes sous l’effet d’une radicalisation de la droite, un contexte où la présidente du Front national n’a « plus besoin de développer ni de justifier son évocation récurrente d’une France au bord de la guerre civile ». Elle reste championne de l’item « immigration », le 12ème le plus utilisé dans son corpus, au 66ème rang chez Sarkozy, 69ème pour Fillon, 105ème chez Juppé, 551ème pour Hollande et 3102ème chez Mélenchon. À lire aussi dans le livre de Cécile Alduy le chapitre sur le mot peuple, en « cinquante nuances de populisme »…

Dans Les Inrockuptibles deux philosophes apportent des « éléments de pensée » pour envisager la dénommée « crise des migrants »

Fabienne Brugère et Guillaume Le Blanc ont réalisé ce que Foucault appelait un « reportage d’idées », à égale distance du mode compassionnel et du fantasme obsidional de l’invasion. Dans La Fin de l’hospitalité, paru hier chez Flammarion, ils rendent compte de la rationalité des parcours de chacun des migrants qu’ils ont rencontrés, à Calais ou Berlin. Et ils invitent à passer d’une hospitalité éthique, au seuil de sa porte, à une hospitalité politique, organisée à l’échelle nationale, comme l’avait imaginée Kant dans le Projet de paix perpétuelle.

Par Jacques Munier

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