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Leader populiste mais aussi authentiquement populaire, Recep Tayyip Erdogan ne passe pas une semaine sans un meeting public ; en ce moment pendant la campagne électorale c'est au moins deux par jour comme à Gaziantep ce 21 juin

Erdogan : le retour d’un sultan

55 min
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La présidentielle et les législatives de ce mois de juin 2018 devraient permettre l'avènement d'un nouveau régime dans la Turquie républicaine. Un régime hyper présidentiel, taillé pour un seul homme : Recep Tayyip Erdogan, un régime fort mâtiné de références ottomanes. Une sorte de néo-sultanat.

Leader populiste mais aussi authentiquement populaire, Recep Tayyip Erdogan ne passe pas une semaine sans un meeting public ; en ce moment pendant la campagne électorale c'est au moins deux par jour comme à Gaziantep ce 21 juin
Leader populiste mais aussi authentiquement populaire, Recep Tayyip Erdogan ne passe pas une semaine sans un meeting public ; en ce moment pendant la campagne électorale c'est au moins deux par jour comme à Gaziantep ce 21 juin Crédits : KAYHAN OZER / ANADOLU AGENCY - AFP

Par Eric Biegala

Au pouvoir depuis 2003, Recep Tayyip Erdogan a, en 16 ans, profondément transformé le régime turc. Leader charismatique de la majorité conservatrice silencieuse, libéral en économie mais faisant usage d'un clientélisme de tous les instants, volontiers autoritaire et ne supportant pas la critique, il règne pratiquement sans partage sur la Turquie contemporaine.

Il a souhaité avancer de 18 mois les élections législatives et présidentielle, qui se dérouleront donc ce dimanche. En prenant l’opposition par surprise, le chef de l’Etat pense s’assurer une victoire confortable, et devenir, conformément à la réforme constitutionnelle adoptée l’an dernier, un hyper-président concentrant tous les pouvoirs. Actuellement, en effet, Recep Tayyip Erdogan, élu président en 2014 n'occupe qu'une place protocolaire dans les institutions. S'il dirige pourtant effectivement l'exécutif du pays, en lieu et place du Premier ministre, c'est uniquement en vertu du régime d'exception, de l'Etat d'urgence, décrétée après la tentative de coup d'Etat de juillet 2016 et renouvelé, depuis, tous les trois mois. 

Si les élections lui sont favorables, Erdogan sera tranquille jusqu’en 2023.  Il dirigera alors vraiment l'exécutif, pourra gouverner par décret, tout en restant aussi chef de parti. Le régime présidentiel qui s'annonce ainsi en Turquie est quasiment sans contre-pouvoir, taillé sur mesure pour un Recep Tayyip Erdogan, certes autoritaire mais qui conserve une véritable popularité. Dans toutes les consultations électorales des quinze dernières années,  qu'il s'agisse de lui-même ou du parti qu'il dirige, l'AKP, ses scores électoraux flirtent systématiquement avec les 50 % !

D'ailleurs, l'homme lui-même semble particulièrement apprécier de se retrouver "face au peuple"... En temps normal, c'est-à-dire en dehors de toute période électorale, il tient systématiquement au moins un meeting public par semaine. Ces derniers temps - campagne électorale oblige - ce sont deux ou trois meetings par jour qui sont à son programme !

Et sa popularité, Erdogan la doit surtout aux succès économiques de la première décennie du règne de l'AKP. Depuis 2002, le revenu moyen a été multiplié par deux en Turquie ; d'authentiques réformes libérales du système de santé ont permis au plus grand nombre et notamment aux classes moyennes modestes de bénéficier d'une assurance maladie et d'une sécurité sociale qui leur faisait défaut jusque là. Tiré par le secteur du bâtiment, la croissance annuelle est de 7,4% en 2017.

Sous Erdogan, la Turquie a lancé quantité de projets d'infrastructures pharaoniques : des trains à grande vitesse sillonnent désormais l'Anatolie ; des aéroports ont été construits un peu partout dans le pays. Le troisième aéroport international d'Istanbul est en construction. Le dernier de ces "projets fous", comme les appelle Erdogan, est le creusement  d'un canal  de près de 40 km, contournant Istanbul par l'Ouest et permettant de lier Mer Noire et Mer de Marmara... une nouvelle voie maritime, doublant le détroit du Bosphore engorgé par les quelques 40 000 navires qui l'empruntent déjà annuellement. 

Sous Erdogan le secteur du bâtiment a tiré la croissance vers le haut :   7,4% cette année
Sous Erdogan le secteur du bâtiment a tiré la croissance vers le haut : 7,4% cette année Crédits : Eric Biegala - Radio France

Mais le "style" Erdogan est aussi cette propension très particulière à se référer au passé ottoman. Musées ou reconstitutions des grandes heures de l'empire se sont multipliées ces dernières années. Les drapeaux, les armoiries des derniers sultans sont volontiers brandis  en lieu et place des symboles de la république d'Atatürk. Sur la colline de çamlica qui domine le Bosphore sur sa rive asiatique, une reproduction démesurée, en béton, de la mosquée de Sultanahmet (la fameuse mosquée bleu) est en construction. Elle devra pouvoir accueillir, jurent les autorités, jusqu'à 60 000 fidèles : 6 fois plus que l'originale, et pourrait bien abriter à terme le mausolée d'Erdogan lui-même assure-t-on à Istanbul !

Symbole religieux autant que  politique la pharaonique mosquée de Camlica surplombant le Bosphore devra pouvoir accueillir jusqu'à 60 000 personnes.
Symbole religieux autant que politique la pharaonique mosquée de Camlica surplombant le Bosphore devra pouvoir accueillir jusqu'à 60 000 personnes. Crédits : Eric Biegala - Radio France

Cet engouement - souvent franchement kitsch - pour les oripeaux de l'empire se double de références beaucoup plus politiques au règne du dernier sultan fort : Abdülhamid II, qui régna de 1876 à 1909. S'il parvient à se faire réélire dimanche 24 juin, ou après un éventuel second tour, prévu pour le 8 juillet, Recep Tayyip Erdogan disposera alors d'un pouvoir sans partage. Équivalent à celui d'Atatürk aux  premiers temps de la République... ou mieux encore : à celui d'un sultan. 

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