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Une vendeuse de rue transporte ses marchandises dans le marché Salomon très animé du centre-ville de Port-au-Prince, le 13 juillet 2021, au lendemain de l'assassinat du président haïtien Jovenel Moise, le 7 juillet.

Haïti : comment faire pays ? / Filière automobile : le poids lourd de l’industrie française face à l’urgence climatique

58 min
À retrouver dans l'émission

Onze ans après le séisme, que dit cet assassinat d’une société haïtienne toujours plus violente et inégalitaire ? / L’Europe est-elle prête à rouler au tout électrique dès 2035 ?

Une vendeuse de rue transporte ses marchandises dans le marché Salomon très animé du centre-ville de Port-au-Prince, le 13 juillet 2021, au lendemain de l'assassinat du président haïtien Jovenel Moise, le 7 juillet.
Une vendeuse de rue transporte ses marchandises dans le marché Salomon très animé du centre-ville de Port-au-Prince, le 13 juillet 2021, au lendemain de l'assassinat du président haïtien Jovenel Moise, le 7 juillet. Crédits : VALERIE BAERISWYL - AFP

Première partie - Haïti : comment faire pays ?

« Être haïtien, c’est naître dans le sang, grandir dans le sang – ou souvent ne pas avoir le temps de grandir – et finir dans une flaque de sang. Être haïtien, c’est attendre sa balle. » C’est ce qu’a écrit le très jeune auteur Jean d’Amérique dans un texte terrible, "Il n'y a qu'avec du sang que je peux remplir une page" paru dans Libération au lendemain de l'assassinat le 7 juillet dernier du président du pays. 

Un président contesté, qui restait au pouvoir malgré le report sine die du dernier scrutin présidentiel alors que l’Assemblée nationale n'était plus en état de fonctionner depuis plus d’un an. Une enquête a très vite été lancée, et semble déjà indiquer que l'opération a été commanditée depuis les Etats-Unis. Elle implique des mercenaires colombiens et vénézuéliens, mais la plus grande confusion règne. La transition politique est plus incertaine que jamais, puisque trois hommes au moins revendiquent le pouvoir. 

Un espoir venu de la société civile semble poindre : la « Commission pour la recherche d'une solution haïtienne à la crise » constituée en mai dernier dit avoir rencontré toutes les forces politiques du pays et avoir rédigé un pré-accord nationale. 

Onze ans après le séisme, que dit cet assassinat d’une société haïtienne toujours plus violente et inégalitaire ?  Que raconte-il de l'effondrement de l’Etat ? Comment la Première République noire indépendante de l’histoire peut-elle se relever ?  Comment faire pays en Haiti ?

Avec Emmelie Prophète, journaliste et écrivaine haïtienne autrice de l’ouvrage Les villages de Dieu (éditions Mémoire d’encrier, 2020), Jean-Marie Théodat, géographe, maître de conférences à l’université Paris 1-La Sorbonne, spécialiste d’Haïti, et Jean D’Amérique, écrivain et poète, auteur de l’ouvrage Soleil à coudre (éditions Actes Sud, 2021)

Son assassinat coïncide avec un déclin de l’Etat non seulement sur le plan des services, sur le plan économique mais aussi sur le plan symbolique c’est-à-dire un irrespect de tout ce que nous pouvions considérer comme sacré.  Maintenant avec cette convention citoyenne qui se réunit, c’est peut-être le moment d’une reviviscence de l’Etat. 

Jean-Marie Théodat

Dans tous les moments que j’ai vécus en Haïti, j’ai jamais senti la présence de l’Etat quelque soit le domaine de la vie. Et c’est ça le problème de grandir dans un pays où on n’a pas un Etat dans lequel on peut se projeter. 

Dans ma génération, il y a cette conscience qui s’aiguise que c’est à nous de prendre les choses en main, de construire et si on fait un bref coup d’œil sur les initiatives dans les arts et la culture, beaucoup sont nées avec cette génération. Au fond, il y a cette volonté de construire, de proposer autre chose mais il faut qu’on trouve de la place pour faire entendre notre voix. Et à un moment donné peut-être qu'il faut frapper pour défoncer les portes. Parce qu’on nous a longtemps écartés de l’espace politique. La jeunesse ne se sent pas représentée.

Jean d'Amérique

Oui, ce sont les femmes qui portent à bout de bras ce pays. (...) Il faudrait peut-être laisser un petit peu plus la parole aux femmes parce que nous sommes dans une société où les gens font beaucoup de bruits et ce sont les hommes en général qui parlent trop. Il faudrait que nous nous taisions que nous apprenions à nous écouter. 

Quand on regarde la composition des gangs, en général ce sont des hommes et des jeunes. Les jeunes ne voient leur avenir que dans un gang car c’est la seule possibilité qu’ils ont dans la mesure où il n’y pas les services de base, il n’y a rien dans ces quartiers-là. C’est ça qu’il faut changer, c’est peut-être pour ça qu’il faut réfléchir avec la société civile qui se propose, pour voir comment ces jeunes-là peuvent accéder à la citoyenneté. 

Emmelie Prophète

A lire : 

"Les villages de Dieu" d'Emmelie Prophète

Je n’avais pas peur. J’étais habituée au bruit des armes. J’ai grandi dans cette cité où jamais il n’y avait eu de trêves, où la mort circulait à midi comme à minuit. Grand Ma était morte il y a neuf mois, de peur. C’était un soir particulièrement difficile d’un dimanche qui avait calmement commencé, jusqu’à ce que la rumeur circule que des gars du gang de Makenson avaient sifflé sur le passage de la copine d’un des membres influents de celui de Freddy alors qu’elle revenait de l’église. Les deux gangs qui faisaient la loi dans la Cité n’étaient jamais à court de provocations mutuelles, mais il n’y avait jamais eu, jusqu’à ce dimanche soir, d’affrontement direct. Je me rappellerai toujours les yeux exorbités de ma grand-mère, ses mains qui serraient fort mon poignet, et moi qui criais : « Grand Ma, tu me fais mal ! » Elle avait dit dans un râle : « Cécé, Célia, mon enfant, pitit mwen, Cécé, je sens que mon coeur va exploser, je vais mourir. 

Emmelie Prophète

Choix musical : Beethova Obas - Si (Oh Oh!)

Deuxième partie - Filière automobile : le poids lourd de l’industrie française face à l’urgence climatique

L’Europe est-elle prête à rouler au tout électrique dès 2035 ?  C’est en tout cas ce que propose la Commission européenne dans son Green Deal, présenté mercredi à Bruxelles. Il prévoit l’élargissement du marché carbone et donc concrètement la fin de véhicules dits thermiques. Mais certains pays comme les Pays Bas le Danemark, et plusieurs ONG, qui signent une tribune cette semaine dans Le Monde veulent ce basculement dès 2030. Les pays de constructeurs automobiles, comme l’Italie, l’Allemagne mais surtout la France traînent des pieds et exigent un sursis jusqu’en 2040 pour les voitures hybrides, dans lesquelles ils ont tant beaucoup investi…
 

Panneaux de signalisation des stations de recharge pour voitures électriques dans la rue de la loge à Marseille, le 10/07/2021.
Panneaux de signalisation des stations de recharge pour voitures électriques dans la rue de la loge à Marseille, le 10/07/2021. Crédits : Gerard Bottino/SOPA Images/LightRocket - Getty

Avec Marie Chéron, responsable mobilité à la Fondation Nicolas Hulot, et François Roudier, porte-parole de la Plateforme Française Automobile (PFA) regroupant plus de 4 000 entreprises de constructeurs et d'équipementiers automobiles. 

Il faut investir sur les batteries qui représentent 30 à 40% du coût d’un véhicule et sont des objets qui n’ont jamais été du domaine de l’automobile.  Mais c’est un savoir faire que nous n’avons pas. Pour nous c’est une révolution ce n'est même pas une transition. (…), Autant nous sommes capables de prévoir ce que nous serons, comment vont avancer nos usines automobiles dans les domaines traditionnels, autant le passage à la batterie est extrêmement compliqué. C’est pour ça qu’il y a une certaine réticence à se débarrasser tout de suite des hybrides, qui en fait sont des voitures électriques avec un accompagnement moteur thermique.

Il faut qu’on trouve un modus vivendi avec les ONG. Notre objectif c’est la réussite de l’électrification et notre terreur c’est de se dire que ça peut échouer. Le lien qui va assurer la réussite de l’électrification c’est le client. C’est lui qui décide de choisir une voiture électrique ou s’il entraîne l’Europe dans la catastrophe en gardant sa voiture thermique le plus possible. Il y a un risque terrible de vieillissement du parc européen.

François Roudier

Aujourd’hui on ne peut plus négocier avec le climat. (...) Mais le défi est particulièrement complexe. Il y a la question des bornes, il faut que tout le monde puisse être équipé. (...) C’est pour ça qu’on dit qu’il faut changer de méthode. On a un défi qui concerne à la fois la filière industrielle, les services, les automobilistes, l’ensemble des consommateurs et puis qui interpellent l’ensemble de la sphère "climat". (...) Il faut absolument en urgence, maintenant qu’on a ce cap européen, se poser la question non pas de chercher une dérogation, essayer de passer à travers les mailles du filet mais plutôt de se dire comment on y va, on a un défi collectif, on y va ensemble. (...) On ne peut plus négocier avec les échéances. Il faut accélérer.

Marie Chéron

Bibliographie

Les villages de Dieu, d'Emmelie Prophète

Les villages de DieuEmmelie ProphèteMémoire d'encrier, 2021

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