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Le dernière cigarette...?

Italo Svevo ou de la dernière ligne à la dernière cigarette

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À retrouver dans l'émission

SI ça ne va pas fort aujourd'hui, dites-vous que vous auriez pu être Italo Svevo.

Le dernière cigarette...?
Le dernière cigarette...? Crédits : Veronique DURRUTY / Contributeur - Getty

L'écrivain Italo Svevo aurait pu passer à la postérité comme un grand littérateur, il est aujourd'hui connu, d'abord, comme un grand fumeur. Son échec lui a survécu, car ce qui reste de cet écrivain né en 1861 à Trieste, alors ville de l'Empire austro-hongrois, mort en 1928 d'un banal accident de voiture, c'est d'abord sa tabagie. 

La cigarette est l'obsession du personnage central de son roman, La conscience de Zeno, paru en 1923, une dépendance largement autobiographique. Comme il le raconte dans son journal intime, Svevo ne parvient pas à s'arrêter de fumer, tout en estimant que la meilleure des cigarettes est la dernière. Et c'est cette conviction qui va lui faire emplir quantité de cendriers, chaque mégot pesant une tonne sur une conscience déjà chargée. 

Comme il l'écrit dans son journal intime, Svevo fume "encore, toujours et pour la dernière fois". Deux jours plus tard, conscient qu'il doit en finir de son addiction, mais lucide sur ce qui est justement une addiction, il veut se lancer dans un récit, je cite son titre sous forme d'aveu, "l’histoire véridique de ma probable guérison". Ne reculant devant aucun échec, il fait même à sa compagne Livia, "la promesse de ne plus fumer (…) première promesse formelle adressée à une personne absolument honnête". 

Le rapport parfaitement contradictoire que Svevo entretenait avec la cigarette, ne pas pouvoir s'en passer, ne pas pouvoir poursuivre, a souvent été analysé comme la manière dont la littérature le consumait. Car là aussi, Svevo était incapable de continuer à écrire sans parvenir toutefois à arrêter. Le goudron attaquait ses poumons, les feuilles blanches attaquaient son moral. 

C'est qu'il aurait pu s'en tenir à son premier roman, publié alors qu'il avait 31 ans, un roman intitulé Une vie, mais dont le premier titre était Un incapable. L'histoire met en scène un poly-échec, pire encore une réussite qui débouche sur un échec. Une vie, c'est l'histoire d'un modeste employé dévoré par l'angoisse, forcément accablé par un travail qui ne lui procure ni argent ni plaisir, qui parvient par sa culture littéraire à faire succomber la fille de son patron. 

Vous vous doutez que Svevo ne pouvait en rester à cet happy-end – arriva ce qui devait arriver – dès qu'il apprit que la fille de son patron consentait à l'épouser, ce modeste employé décida de se suicider. Mais hélas, ce premier livre connut un certain succès. C'est la raison pour laquelle Italo Svevo décida de persévérer, dans l'espoir d'échouer, entreprise couronnée de succès puisque son second livre Sénilité, publié en 1898 fut accueilli dans une large indifférence. 

Pourtant Sénilité reprenait certains des thèmes de son premier roman en pire, puisqu'il mettait en scène un écrivain bien évidemment raté empêtré dans un amour impossible pour une jeune fille. Pendant 20 ans, Svevo a arrêté d'écrire, se promettant de ne pas rechuter. Mais là aussi il échoua, malgré ses dénégations, à la manière dont il ne parvint pas à s’arrêter de fumer, comme il l'écrivit un soir à sa compagne, "tu ne dois pas t'effrayer, mais je suis en train de fumer la dernière cigarette". 

Et maintenant bonne journée puisque vous n’êtes pas Italo Svevo.

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