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Julien Benda, l'homme au cheveux blancs dans un congrès anti-fascistes espagnol en 1937

Julien Benda ou l'engagement à géométrie variable

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Si ça ne va pas fort aujourd'hui, dites-vous que vous auriez pu être Julien Benda.

Julien Benda, l'homme au cheveux blancs dans un congrès anti-fascistes espagnol en 1937
Julien Benda, l'homme au cheveux blancs dans un congrès anti-fascistes espagnol en 1937 Crédits : VIDAL/EFE/Newscom - Maxppp

Déjà les choses commencent mal parce qu'il est fort probable que vous ne sachiez pas qui est Julien Benda, alors qu'il était il y a un siècle le plus médiatique des intellectuels. Lu et commenté dans toute la France, mais pas que, Benda failli avoir le Goncourt, mais aussi le prix Nobel de littérature, et acquit une gloire pratiquement sans égale dans le domaine du combat d'idées avec un essai intitulé La Trahison des clercs.

Où se situe son échec alors ? Pas seulement dans le fait que la postérité l'a abandonné depuis plus d'un demi-siècle... En réalité, la vraie bizarrerie de cet homme, c'est qu'il n'a accédé à la notoriété que grâce à une doctrine qu'il n'a eu de cesse de piétiner sa vie durant. En fait, Benda aurait rêvé en toute modestie d'être Kant.

Kant, vous savez, ce philosophe vivant dans le ciel étoilé des idées, aussi éloigné de l'engagement que de l'équipe de France de water-polo, Kant dormant dans les draps blancs de la vérité. Le jour de la révolution française, Benda se serait bien vu effectuant un tour de plus de jardin, histoire de marquer le coup. Car Benda était sans clémence pour ces clercs, écrivait-il, qui trahissaient leur fonction "en ne conférant de valeur", je le cite, "que si elle implique chez son auteur un engagement".

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Les intellectuels devaient, expliquait-il avec beaucoup d'assurance, se tenir au plus éloignés de tout engagement dans la bataille du moment en ce qu'elle a de plus contingent. A dire vrai, cette charge contre certains intellectuels, publiée en 1927, visait tous ces clercs mis au service du nationalisme et d'un certain nombre d'autres -ismes parmi lesquels on peut trouver le bellicisme, l'antisémitisme, notamment parmi ceux séduits par l'Action Française. 

Oui, mais voilà à force de lutter contre les clercs engagés, Benda est devenu engagé contre l'engagement. A grand coup d'éditos excessifs et violents, il lutta contre les excès des autres, devenant selon le mot de Pierre-André Taguieff, un fanatique anti-fanatique. Quelques années plus tard, Benda reconnut avoir été dans sa jeunesse un rationaliste inhumain, pouvant faire preuve d'un vrai fanatisme idéologique. Mais le pire en quelque sorte était à venir. Puisque cet homme qui prônait encore une fois la mesure, devint un compagnon de route du Parti communiste dans l’après guerre. 

Si l'on en juge d'après le contexte de l'époque, ou d'après sa propre trajectoire, cela n'a rien de surprenant – Benda eut même une formule qui fleurait bon son sophiste : "Le clerc, déclara-t-il, doit donner son adhésion à l'idéal de gauche, à la métaphysique de gauche, mais pas nécessairement à la politique de gauche". Fin de parcours, sept ans avant sa mort, en 1949, lui qui tenait le procès Dreyfus comme la matrice du combat pour la justice, prit fait et cause pour les procès abominablement truqué de Lazlo Rajk à Budapest, cet opposant que le régime condamna à mort. 

Le clerc s'était engagé et bien mal engagé. Et maintenant, bonne journée puisque vous n'êtes pas Julien Benda.

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