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Martin Gray

Martin Gray ou la distinction entre Schlemiels et Schlemazels

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Si ça ne va pas fort aujourd'hui, dites-vous que vous auriez pu être Martin Gray, l'auteur du best-seller “Au nom de tous les miens”.

Martin Gray
Martin Gray Crédits : PONOPRESSE / Contributeur - Getty

Disons que s'il y avait un Nobel de l'histoire la plus triste de la terre, il reviendrait presque à coup sûr à Martin Gray. 

La première partie d'Au nom de tous les miens aurait pu s'appeler "C'est ma Shoah". Le livre relate l'extermination de la famille de Martin Gray par les nazis, la mort de son père tué par les SS, sa mère, ses frères exterminés, au lendemain de la guerre, il compte 110 tués parmi les siens. 

Dans les années 1950, Gray refait sa vie aux Etats-Unis, où il se marie, a quatre enfants, lorsqu'il est à nouveau frappé par un drame : l'incendie de sa maison où sa femme et ses enfants trouvent la mort. C'est ce récit alliant malheur et survie qui a fait le succès international d'Au nom de tous les miens, livre qui ne figurera pas au panthéon de la littérature. 

D'ailleurs Martin Gray ne prétendait pas l'avoir écrit, c'est Max Gallo qui lui a prêté sa plume. Publié en 1971, c'est l'un des premiers livres reçus par le grand public consacré à la Shoah, une histoire tellement triste que la question de sa véracité s'est posée – Martin Gray avait-il été à Treblinka ? - certains en ont douté, l'historien Pierre Vidal-Naquet, en revanche, a été convaincu par ses arguments. 

La résilience

De toute façon, pour moi, l'intérêt de Martin Gray est bien plus allégorique qu'historique. Parce que bon, pour la plupart de ses lecteurs Martin Gray incarne ce que l'on appelle maintenant la résilience, mille vies, ou plutôt mille raisons de mourir et pourtant un homme qui est toujours là. Comment fait-on pour survivre à tout cela, comment ne pas être accablé par le malheur ? 

Disons que cette question est au cœur de la culture juive ashkénaze, la survie occupant dans l'ashkénazisme la place occupée par la méditation dans le bouddhisme. Et de la même façon que les eskimos ont plusieurs mots pour la neige – c'est complètement faux mais pour les besoins de la démonstration, on va faire comme si c'était vrai – les juifs ont un vrai vocabulaire du malheur. 

Scoumoune, Schlemiels et Schlemazels

Il y a évidemment la scoumoune, terme générique en judéo-arabe, mais aussi et surtout en yiddish, la distinction entre Schlemiels et Schlemazels, Schlemiels et Schlemazels se combinant comme le ying et le yang. Pour être précis, le Schlemazel est un malchanceux, mais un malchanceux qui a décidé d’ignorer sa malchance. Le monde est structuré autour du dialogue entre les Schemiels et les Schlemazels. Les Schlemazels sont des malchanceux tandis que les Schlemiels sont des maladroits qui attirent le mauvais sort. 

Mais l'existence justement c'est cela, le partage de la malchance, parce que là aussi, dans ce domaine, la vie est injuste, les uns sont coupables, les autres sont victimes, et c'est aux victimes que l'on demande de survivre – tiens d'ailleurs comment disait Freud, l'autre Schlemiel ? On n'est jamais victime que de soi-même. 

Et maintenant bonne journée, puisque vous n'êtes pas Martin Gray. 

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